Le fr. Timothy Radcliffe, ancien Maître de l'Ordre
des Dominicains, a été sollicité pour
remonter le moral des religieux et religieuses de Suisse,
inquiétés par la diminution de leurs effectifs
et par la fermeture progressive de leurs couvents et maisons.
Cette conférence a été donnée
devant un auditoire de plusieurs centaines de religieux
et religieuses réunis à l'aula de l'Université
de Fribourg le 13 septembre 2003.
l
y a quelques mois, on m'a demandé quel allait être
le titre de cette conférence et, spontanément,
j'ai pensé: «Lazare, viens dehors!» Le
verset venait de jaillir dans ma tête! Quand j'ai
commencé à préparer cette causerie,
je me suis inquiété. Est-ce que ce serait
un bon texte pour susciter une réflexion sur la vie
religieuse d'aujourd'hui en Suisse ? Mais l'Esprit Saint
a été très gentil avec moi. Je pense
que c'est le texte parfait pour mettre en lumière
certains des défis que vous affrontez aujourd'hui.
Nous avons l'habitude des crises
D'abord, le contexte de ce miracle est celui de la maladie
et de la mort. Jésus, Marthe et Marie sont tous assommés
par la douleur de la maladie et de la mort de leur frère
et ami bien-aimé. C'est une douleur que certains
d'entre vous peuvent ressentir devant la crise de la vie
religieuse en Suisse. Les organisateurs de cette rencontre
m'ont contacté pour me donner quelques indications
de votre situation. Et ils m'ont écrit: «Ne
devons-nous pas citer quelques réalités concrètes
sous «nos obscurités» ou «nos opacités»...
Notre manque d'espérance devant l'avenir incertain
et l'absence de vocations; nos fragilités à
cause du vieillissement de nos institutions et de nos membres;
nos pénibles recherches concernant nos habitations
devenues trop grandes, partiellement vides, soucis économiques
et financiers, etc.»
Je
suis rempli d'admiration devant cette déclaration
honnête de la crise que vous affrontez, avec de nombreuses
congrégations en Occident. Nous savons que la vie
religieuse a traversé de telles crises de nombreuses
fois dans le passé. Nous, les Dominicains, nous avons
eu à affronter la Peste Noire qui a tué un
vaste pourcentage des frères; il y a eu la Réforme
protestante; avec la Révolution Française,
le nombre des frères a plongé. Et il y a eu
la crise qui a suivi le Concile Vatican II. Nous avons l'habitude
des crises. Beaucoup de congrégations vont certainement
s'affaiblir voire mourir dans les prochaines années.
Il n'y a pas de raison de nous sentir coupables et de nous
demander ce que nous avons fait de faux. Ceci s'est souvent
produit dans le passé. 62% de l'ensemble des Ordres
religieux qui existaient avant 1800 sont éteints
(1). Peut-être qu'une congrégation meurt parce
qu'elle a rempli sa mission.
Jésus laisse mourir ses amis
Mais
même si nous savons tout cela, il est difficile de
faire face à la maladie et à la mort le coeur
heureux. L'histoire de Lazare peut nous y aider un petit
peu. Premièrement, nous constatons une chose étrange,
à savoir que Jésus a laissé Lazare
mourir. Il aurait pu le ramener à la santé
quand il était malade. Mais il a délibérément
attendu qu'il soit mort. «Quand il apprit que celui-ci
[Lazare] était malade, il demeura deux jours encore
dans le lieu où il se trouvait» (v. 6). Cette
mort avait un but: «Cette maladie est [...] pour la
gloire de Dieu: afin que le Fils de Dieu soit glorifié
par elle» (v. 4). Dieu est aussi présent dans
ce moment de faiblesse de la vie religieuse. D'une manière
ou d'une autre, d'une façon que, comme Marthe et
Marie, nous ne pouvons imaginer, Dieu accomplira quelque
chose à travers cela, pour le Royaume.
Deuxièmement,
il laisse Lazare mourir parce que c'est un ami. Jean souligne
que Jésus aimait Lazare, et qu'ainsi il l'a laissé
passer de la maladie à la mort. C'est comme si c'était
seulement à un ami que Jésus pouvait demander
d'endurer cette crise de la mort, de sorte que Dieu puisse
être glorifié. C'est un privilège pour
Lazare, afin qu'il puisse être un signe de vie. Le
texte établit plusieurs liens entre l'amitié
et la mort. Quand Jésus apprend que Lazare est mort,
c'est alors qu'il va à Béthanie pour y accomplir
le signe. Et «Thomas, appelé Didyme (= Jumeau),
dit aux disciples: Allons, nous aussi, pour mourir avec
lui!» (v. 16). Thomas appelle les autres disciples
à la fidélité à Jésus
pour partager sa mort. Et, bien sûr, c'est parce que
Jésus a ressuscité Lazare que les Pharisiens
décideront qu'il doit mourir. Ainsi, amitié
et mort sont liées. Jésus meurt à cause
de son amitié pour nous et, si nous sommes ses amis,
nous pouvons alors aussi partager sa mort. Certaines de
vos congrégations vont s'affaiblir et même
mourir. C'est quelque chose qui se produit souvent dans
l'histoire de l'église. Il est aussi possible de
vivre cela comme un signe d'amitié pour Jésus.
Nous pouvons vivre cette mort pas seulement comme une fin,
mais comme des amis qui sont invités à partager
la mort même de Jésus. Comme le dit Ste Thérèse
d'Avila: «Si c'est ainsi que Jésus traite ses
amis, il n'est pas surprenant qu'il en ait si peu!»
Je
me souviens d'avoir visité un monastère en
Angleterre lorsque j'étais Provincial. Et l'une des
quatre moniales qui restaient m'a dit: «Père,
je suis sûre que Dieu ne laissera pas mourir le monastère.»
Et un vieux frère sage qui m'accompagnait répliqua:
«Ma soeur, il a laissé mourir son Fils.»
Comment pouvons-nous être témoins de la mort
et de la résurrection du Christ si nous n'osons pas
affronter notre propre mort, notre mort personnelle et même
la mort de nos congrégations bien-aimées?
Ainsi il est possible d'embrasser cette mort comme un partage
du chemin du Christ. Certaines congrégations et certains
monastères ont atteint un stade où ils savent
qu' ils ne peuvent plus être revivifiés et
qu'il serait irresponsable d'accepter des jeunes. Ils ont
pris la courageuse décision de mourir dans la dignité
et la confiance dans le Seigneur. Cela aussi peut être
une prédication de l'évangile.
La
tentation est de chercher à survivre coûte
que coûte, parce que nous n'osons pas affronter la
mort. Mais quel signe de foi dans le Seigneur de la résurrection
cela est-il? Personne ne devrait rejoindre une congrégation
afin qu'elle puisse survivre, parce qu'elle a peur de la
mort. La question cruciale n'est pas celle de la survie,
mais celle de la mission pour laquelle nous avons été
fondés. Cette mission est-elle terminée? Dans
ce cas, peut-être que nous avons accompli ce que le
Seigneur souhaitait et nous pouvons mourir. Et si la mission
n'est pas encore terminée, est-ce que Dieu a besoin
de nous pour l'accomplir; ou bien est-ce que des laïcs
peuvent maintenant la remplir?
Quand Jésus dit à Marthe que Lazare ressuscitera,
elle réplique: «Je sais qu'il ressuscitera
à la résurrection, au dernier jour»
(v. 24). Elle exprime une croyance généralisée
en la Résurrection dans le futur. Elle ne croit toutefois
pas que la Résurrection se trouve maintenant auprès
d'elle dans la personne de Jésus. Il est la vie éternelle!
La mort et la résurrection, c'est ce qu'elle est
appelée à vivre ici et maintenant, pas à
la fin des temps. De même, nous pouvons être
appelés à endurer la mort maintenant. Car
si Jésus est ici maintenant, alors, d'une certaine
manière, que nous ne pouvons pas imaginer, il y a
aussi résurrection maintenant. Si le Christ est au
milieu de nous, alors la gloire de la Résurrection
brille maintenant. Mais l'histoire de Lazare montre que
la gloire de la Résurrection ne peut faire irruption
maintenant que s'il y a mort: notre mort quotidienne, notre
fin mortelle personnelle et, parfois, la mort de nos institutions.
Et même si nous sommes bénis par des vocations,
nous avons toujours besoin de pratiquer l'ars moriendi,
l'art de mourir. Nous aurons à laisser aller des
projets, à remettre des institutions aux jeunes,
qui auront des idées et des priorités différentes,
et qui sembleront défaire ce que nous aurons fait.
Alors la Résurrection transparaîtra aussi.
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