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De Rome et d'ailleurs, les textes qui font l'actualité.

Responsable du dossier : Yves Bériault, o.p.

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Février 2004

« Lazare, viens dehors! »

Timothy Radcliffe, o.p.

Le fr. Timothy Radcliffe, ancien Maître de l'Ordre des Dominicains, a été sollicité pour remonter le moral des religieux et religieuses de Suisse, inquiétés par la diminution de leurs effectifs et par la fermeture progressive de leurs couvents et maisons. Cette conférence a été donnée devant un auditoire de plusieurs centaines de religieux et religieuses réunis à l'aula de l'Université de Fribourg le 13 septembre 2003.


l y a quelques mois, on m'a demandé quel allait être le titre de cette conférence et, spontanément, j'ai pensé: «Lazare, viens dehors!» Le verset venait de jaillir dans ma tête! Quand j'ai commencé à préparer cette causerie, je me suis inquiété. Est-ce que ce serait un bon texte pour susciter une réflexion sur la vie religieuse d'aujourd'hui en Suisse ? Mais l'Esprit Saint a été très gentil avec moi. Je pense que c'est le texte parfait pour mettre en lumière certains des défis que vous affrontez aujourd'hui. Nous avons l'habitude des crises

D'abord, le contexte de ce miracle est celui de la maladie et de la mort. Jésus, Marthe et Marie sont tous assommés par la douleur de la maladie et de la mort de leur frère et ami bien-aimé. C'est une douleur que certains d'entre vous peuvent ressentir devant la crise de la vie religieuse en Suisse. Les organisateurs de cette rencontre m'ont contacté pour me donner quelques indications de votre situation. Et ils m'ont écrit: «Ne devons-nous pas citer quelques réalités concrètes sous «nos obscurités» ou «nos opacités»... Notre manque d'espérance devant l'avenir incertain et l'absence de vocations; nos fragilités à cause du vieillissement de nos institutions et de nos membres; nos pénibles recherches concernant nos habitations devenues trop grandes, partiellement vides, soucis économiques et financiers, etc.»

Je suis rempli d'admiration devant cette déclaration honnête de la crise que vous affrontez, avec de nombreuses congrégations en Occident. Nous savons que la vie religieuse a traversé de telles crises de nombreuses fois dans le passé. Nous, les Dominicains, nous avons eu à affronter la Peste Noire qui a tué un vaste pourcentage des frères; il y a eu la Réforme protestante; avec la Révolution Française, le nombre des frères a plongé. Et il y a eu la crise qui a suivi le Concile Vatican II. Nous avons l'habitude des crises. Beaucoup de congrégations vont certainement s'affaiblir voire mourir dans les prochaines années. Il n'y a pas de raison de nous sentir coupables et de nous demander ce que nous avons fait de faux. Ceci s'est souvent produit dans le passé. 62% de l'ensemble des Ordres religieux qui existaient avant 1800 sont éteints (1). Peut-être qu'une congrégation meurt parce qu'elle a rempli sa mission.

Jésus laisse mourir ses amis

Mais même si nous savons tout cela, il est difficile de faire face à la maladie et à la mort le coeur heureux. L'histoire de Lazare peut nous y aider un petit peu. Premièrement, nous constatons une chose étrange, à savoir que Jésus a laissé Lazare mourir. Il aurait pu le ramener à la santé quand il était malade. Mais il a délibérément attendu qu'il soit mort. «Quand il apprit que celui-ci [Lazare] était malade, il demeura deux jours encore dans le lieu où il se trouvait» (v. 6). Cette mort avait un but: «Cette maladie est [...] pour la gloire de Dieu: afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle» (v. 4). Dieu est aussi présent dans ce moment de faiblesse de la vie religieuse. D'une manière ou d'une autre, d'une façon que, comme Marthe et Marie, nous ne pouvons imaginer, Dieu accomplira quelque chose à travers cela, pour le Royaume.

Deuxièmement, il laisse Lazare mourir parce que c'est un ami. Jean souligne que Jésus aimait Lazare, et qu'ainsi il l'a laissé passer de la maladie à la mort. C'est comme si c'était seulement à un ami que Jésus pouvait demander d'endurer cette crise de la mort, de sorte que Dieu puisse être glorifié. C'est un privilège pour Lazare, afin qu'il puisse être un signe de vie. Le texte établit plusieurs liens entre l'amitié et la mort. Quand Jésus apprend que Lazare est mort, c'est alors qu'il va à Béthanie pour y accomplir le signe. Et «Thomas, appelé Didyme (= Jumeau), dit aux disciples: Allons, nous aussi, pour mourir avec lui!» (v. 16). Thomas appelle les autres disciples à la fidélité à Jésus pour partager sa mort. Et, bien sûr, c'est parce que Jésus a ressuscité Lazare que les Pharisiens décideront qu'il doit mourir. Ainsi, amitié et mort sont liées. Jésus meurt à cause de son amitié pour nous et, si nous sommes ses amis, nous pouvons alors aussi partager sa mort. Certaines de vos congrégations vont s'affaiblir et même mourir. C'est quelque chose qui se produit souvent dans l'histoire de l'église. Il est aussi possible de vivre cela comme un signe d'amitié pour Jésus. Nous pouvons vivre cette mort pas seulement comme une fin, mais comme des amis qui sont invités à partager la mort même de Jésus. Comme le dit Ste Thérèse d'Avila: «Si c'est ainsi que Jésus traite ses amis, il n'est pas surprenant qu'il en ait si peu!»

Je me souviens d'avoir visité un monastère en Angleterre lorsque j'étais Provincial. Et l'une des quatre moniales qui restaient m'a dit: «Père, je suis sûre que Dieu ne laissera pas mourir le monastère.» Et un vieux frère sage qui m'accompagnait répliqua: «Ma soeur, il a laissé mourir son Fils.» Comment pouvons-nous être témoins de la mort et de la résurrection du Christ si nous n'osons pas affronter notre propre mort, notre mort personnelle et même la mort de nos congrégations bien-aimées? Ainsi il est possible d'embrasser cette mort comme un partage du chemin du Christ. Certaines congrégations et certains monastères ont atteint un stade où ils savent qu' ils ne peuvent plus être revivifiés et qu'il serait irresponsable d'accepter des jeunes. Ils ont pris la courageuse décision de mourir dans la dignité et la confiance dans le Seigneur. Cela aussi peut être une prédication de l'évangile.

La tentation est de chercher à survivre coûte que coûte, parce que nous n'osons pas affronter la mort. Mais quel signe de foi dans le Seigneur de la résurrection cela est-il? Personne ne devrait rejoindre une congrégation afin qu'elle puisse survivre, parce qu'elle a peur de la mort. La question cruciale n'est pas celle de la survie, mais celle de la mission pour laquelle nous avons été fondés. Cette mission est-elle terminée? Dans ce cas, peut-être que nous avons accompli ce que le Seigneur souhaitait et nous pouvons mourir. Et si la mission n'est pas encore terminée, est-ce que Dieu a besoin de nous pour l'accomplir; ou bien est-ce que des laïcs peuvent maintenant la remplir?

Quand Jésus dit à Marthe que Lazare ressuscitera, elle réplique: «Je sais qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour» (v. 24). Elle exprime une croyance généralisée en la Résurrection dans le futur. Elle ne croit toutefois pas que la Résurrection se trouve maintenant auprès d'elle dans la personne de Jésus. Il est la vie éternelle! La mort et la résurrection, c'est ce qu'elle est appelée à vivre ici et maintenant, pas à la fin des temps. De même, nous pouvons être appelés à endurer la mort maintenant. Car si Jésus est ici maintenant, alors, d'une certaine manière, que nous ne pouvons pas imaginer, il y a aussi résurrection maintenant. Si le Christ est au milieu de nous, alors la gloire de la Résurrection brille maintenant. Mais l'histoire de Lazare montre que la gloire de la Résurrection ne peut faire irruption maintenant que s'il y a mort: notre mort quotidienne, notre fin mortelle personnelle et, parfois, la mort de nos institutions. Et même si nous sommes bénis par des vocations, nous avons toujours besoin de pratiquer l'ars moriendi, l'art de mourir. Nous aurons à laisser aller des projets, à remettre des institutions aux jeunes, qui auront des idées et des priorités différentes, et qui sembleront défaire ce que nous aurons fait. Alors la Résurrection transparaîtra aussi.

 

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