De
la prière des Heures, on dit parfois qu’elle
est un médium froid, inadapté à la
vraie prière où le cœur crie vers
Dieu. Et pourtant... Sœur MATTE, malade et retirée à la
Maison généralice des Sœurs de
la Charité de Québec, nous partage
avec sagesse et passion son expérience de « pratiquante » de
la liturgie des Heures. Nous la remercions chaleureusement,
ainsi que sœur Anne-Marie GAGNé, S.C.Q.,
qui a recueilli ses propos.
epuis
que je connais la prière des Heures,
c’est vraiment la forme de prière que
je préfère. Et plus encore depuis que
la maladie et l’âge m’ont obligée à modifier
mon rythme de vie et de prière.
D’HIER À AUJOURD’HUI
Pendant
très longtemps, nous avons eu comme
formule de prière, entre autres, le petit
Office de la sainte Vierge. Nous le récitions
tous les jours et c’était très
bien. C’était une prière d’église,
mais c’était la même un jour après
l’autre. J’aspirais au moment où le
bréviaire ne serait plus exclusivement réservé aux
prêtres, où nous pourrions enfin prier
la prière de l’église. Avoir
une formule de prière qui variait selon les
temps liturgiques m’apparaissait d’une
telle richesse ! J’ai commencé toute seule à réciter
la prière des Heures. Je m’étais
procuré un livre de Prière du temps
présent, une des premières éditions.
Je continuais à dire le petit Office de la
sainte Vierge, mais je me dépêchais
de le réciter pour avoir le temps d’approfondir
la prière des Heures.
Le temps
a passé mais la prière des
Heures demeure ma forme préférée
de prière. La célébration de
Laudes et de Vêpres me semble la prière
la plus agréable au Seigneur car c’est
la prière du peuple de Dieu. Les psaumes étaient
la prière de Jésus, de Marie et de
Joseph à Nazareth. Je ne peux pas trouver
mieux : les petites formules que je pourrais m’inventer
seraient facilement éclipsées par Laudes
et Vêpres qui actualisent la Parole de Dieu
tout en étant la prière de l’église.
PRIER
PORTéE PAR L’éGLISE
Lorsqu’on est malade, comme à mesure
qu’on vieillit, on a moins d’attrait
sensible pour la prière. Souvent c’est
la sécheresse intérieure, le sentiment
d’impuissance. Des malades et des personnes âgées
le disent souvent : « Je ne suis plus capable
de prier, je n’ai pas de mots, pas de phrases,
pas de sentiments même ». J’ai
connu ces moments et je les connais encore, d’une
certaine façon : vous savez, à 90 ans...
La prière devient plus facile quand elle est
guidée par l’église qui nous
prend avec elle et supplée à notre
impuissance. De plus, pour les personnes qui vivent
la maladie et la solitude, il y a un grand risque
de s’apitoyer sur son sort, de ne voir que
ses « bobos », de ne vivre que pour soi.
La prière des Heures nous arrache à cet état
et nous ouvre aux autres, d’une part parce
que c’est la prière de l’église
et, d’autre part, parce qu’elle nous
amène à nous intéresser, surtout
par les prières d’intercession, à ce
que vivent les gens, aux difficultés que doivent
affronter nos concitoyens.
J’ai le privilège de vivre dans un
milieu communautaire où la prière des
Heures est accessible à toutes. Le matin,
nous pouvons prier Laudes avec toute la communauté par
l’intermédiaire du circuit radiophonique
interne. S’il ne nous est pas possible de suivre
dans notre livre, nous pouvons ainsi nous unir à la
prière des autres. Toute la communauté prie.
Bien plus, c’est toute l’église
qui prie. La ferveur de nos frères et sœurs
supplée à notre impuissance. Nous pouvons
même « faire du pouce » sur leur
prière et leur ferveur. Dans ma communauté de
vie, celles qui le souhaitent et en sont capables
sont invitées à réciter Vêpres
ensemble. Même si je pouvais le faire seule,
je préférerais me joindre aux autres
car Vêpres est une prière commune, une
prière liturgique qui me semble prendre tout
son sens quand elle est récitée par
une assemblée. Bien sûr, je peux avoir
le désir de m’arrêter sur certains
passages, mais libre à moi d’y revenir
ensuite pour les goûter davantage.
MES COUPS
DE CŒUR
Même si j’apprécie beaucoup
l’ensemble du contenu de la prière
des Heures, certains éléments me
touchent plus que d’autres. Un psaume qui
me rejoint depuis longtemps, et encore davantage
dans ma situation de malade, c’est le Psaume
62 que nous prions aux Laudes du Dimanche I : « Dieu,
tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube
: mon âme a soif de toi... » La soif
de Dieu dans l’aridité, dans les nuits,
dans les sentiments d’impuissance... Dans
les insomnies : « Dans la nuit, je me souviens
de toi et je reste des heures à te parler... » Ce
n’est peut-être pas toujours ce que
j’ai envie de faire, mais redire ces mots
me stimule et m’encourage.
Il y a
ensuite le Psaume 144 qui se retrouve à l’Office
des lectures du Dimanche III et à Vêpres
du Vendredi IV. C’est le psaume de la gratuité dans
la louange. « Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais... » Je
le récite très souvent, qu’il
soit ou pas dans la liturgie du jour où nous
sommes, en fait chaque fois que j’en ai l’inspiration
et le loisir. On ne demande rien, on loue le Seigneur,
tout simplement. Il me semble que c’est la
meilleure préparation à la louange
du ciel.
Un autre
psaume me parle beaucoup : le Psaume 102 de l’Office des lectures du Mercredi IV. « Bénis
le Seigneur, ô mon âme, n’oublie
aucun de ses bienfaits... » C’est la
prière de louange et d’action de grâces,
la prière du grand âge, car elle prépare
directement à la vie dans le ciel. Je le récite
souvent : je veux le savoir par cœur pour faire
partie du chœur quand je serai rendue là-haut
!
Il y a
encore le Cantique de la Sagesse que l’on
prie aux Laudes du Samedi III : « Donne-moi
la Sagesse, assise près de toi... » Je
prie ce cantique autant que possible tous les jours,
pour les gouvernants civils et religieux, pour toutes
les personnes qui exercent une fonction d’autorité.
Je dis : « Donne-moi », car je représente
tous ces gens, à ce moment précis où je
prie. C’est cela, la richesse de la prière
d’église : on peut toujours se l’approprier,
la dire au nom des autres, en union avec tous les
autres.
Je pourrais
souligner bien d’autres psaumes
ou cantiques mais je n’ajoute qu’un élément à cette
courte liste, élément majeur d’ailleurs
et qui couronne tous les autres : le Magnificat que
je reprends chaque soir avec beaucoup de joie. D’une
part parce que c’est la prière de Marie
et que la Vierge occupe une place centrale dans toute
vie spirituelle : n’est-ce pas elle qui nous
conduit à son Fils ? D’autre part parce
que ce magnifique texte inspiré du Cantique
d’Anne (1 Samuel 2, 1-10) et des psaumes (Psaumes
2 et 18) est un résumé des sentiments
de l’âme : foi, louange, action de grâce.
Quand nous récitons ou chantons le Magnificat,
Marie nous prend avec elle et fait sienne notre prière.
Comment celle-ci pourrait-elle ne pas être
agréable au Seigneur ? LES
HEURES AUJOURD’HUI
La prière des Heures a de plus en plus sa
place aujourd’hui, aussi bien auprès
des jeunes qui cherchent Dieu et ont soif de sa Parole
qu’auprès des adultes, des malades et
des personnes âgées. Notre monde est
en quête de sens, en quête de Dieu. Il
a une grande soif de vérité et d’infini.
La prière des Heures nous fait plonger dans
cette recherche de Dieu qui a traversé toutes
les époques. Les psaumes sont priés
depuis les temps anciens et encore aujourd’hui
par une multitude de personnes.
Quelques
psaumes peuvent nous apparaître plutôt
surprenants car ils parlent de colère, de
vengeance. Je pense qu’ils ne sont pas là pour être
prononcés contre des personnes, mais contre
les ennemis de Dieu. Il est important de situer ces
psaumes dans le contexte où ils ont été écrits;
il faut aussi nous rappeler que ce sont des traductions
et que les traductions ne rendent pas toujours fidèlement
compte des réalités. De toute façon,
qui n’a pas en soi-même ses « petits
ennemis » ? Il n’est pas nécessaire
non plus de toujours tout comprendre : même
dans la prière des Heures, il y a place pour
la foi en Dieu et la confiance en l’église.
Il me
semble que la prière des Heures pourrait être
introduite dans les institutions de soins prolongés
et dans les résidences pour personnes âgées,
pour le plus grand bonheur de ceux et celles qui
y vivent. Alors que, de plus en plus, ces lieux sont
privés de célébrations eucharistiques à cause
de la diminution du nombre de prêtres, les
animateurs et animatrices de pastorale ou encore
des bénévoles religieux ou laïques
pourraient prendre en main la célébration
de la liturgie des Heures. C’est une forme
de prière qui rejoindrait bien des personnes.
Celles-ci se sentiraient moins seules, moins impuissantes,
moins inutiles. Se savoir unies à la prière
de l’église les aiderait à vivre
leur situation avec plus de sérénité.
Les personnes
pourraient se regrouper dans un lieu propice à la prière. Il s’agirait
de choisir des psaumes, des lectures et des prières
faciles, surtout pour commencer, d’adapter
le déroulement et le contenu de la célébration
aux gens et aux événements. Pour éviter
la routine et ajouter de l’intérêt,
on pourrait choisir les divers éléments
en fonction non seulement du temps liturgique,
mais aussi des événements vécus
dans le milieu : jour de fête, jour plus
monotone, jour de deuil, etc. Il y a des possibilités
innombrables, si l’on considère le
nombre de psaumes, de cantiques et de lectures
proposées par la liturgie des Heures.
UN
GESTE D’OUVERTURE
Je
reviens aussi sur ce que je disais un peu plus
tôt sur le rôle des prières
d’intercession. Nous ne savons pas ce que
vivent les personnes, notre prière s’arrête
souvent à l’expression de nos propres
sentiments, de nos désirs personnels, de
nos besoins immédiats. Dans un monde fermé,
c’est encore plus menaçant. Les prières
d’intercession nous aident à éviter
ce piège. Nous ne connaissons pas les difficultés
que vivent les gens, même ceux que nous côtoyons
tous les jours, encore bien moins celles des personnes
qui nous sont inconnues. Pourtant ce sont tous
nos frères et sœurs en Jésus
Christ. Les prières d’intercessions
nous donnent les mots qu’il faut pour dire
au Seigneur ce que nous voulons pour ces personnes.
Pour les gens âgés ou malades, cette
ouverture sur le monde peut apporter patience et
réconfort dans l’épreuve :
c’est tellement important pour chacun de
nous de se sentir utile. J’ai vraiment la conviction que la prière
des Heures est la prière la plus facile, même
et surtout, pour les malades et les personnes âgées
car on n’a pas à chercher des mots ou à s’embarrasser
de formules. C’est toute l’église
qui prie, avec les mots mêmes que Dieu a mis
sur les lèvres des membres de son peuple.
Il n’y a qu’à se laisser porter
par cette prière, nous sommes sûrs qu’elle
est agréable à Dieu. 
(N.B.
paru dans Célébrer
les Heures, n0 31, automne 2001)
Cet
article est tiré de la revue Célébrer
les Heures. On peut en savoir davantage sur
cette revue en écrivant à Célébrer
les Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine,
Montréal (Québec) H3T 1B6, Canada.
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