epuis
la nuit des temps sans doute, l'être humain
se pose cette question du pourquoi de la prière
? À quoi bon prier ? Est-ce que la prière
peut vraiment changer le cours des événements
? J'ai mis du temps dans ma vie avant de m'ouvrir
à la foi et d'avoir recours à la prière.
Quand j'étais jeune, si j'exclus la période
de l'enfance, la prière était absente
de ma vie. Jeune adulte, je me disais sans dieu ni
loi. La prière n'était pour moi qu'une
fuite hors du monde, une perte de temps. Comment savoir
si Dieu nous écoute ou même s'il y a
un Dieu? Et puis un jour le malheur a frappé
à la porte de notre famille.
C'était le début du mois de novembre.
Au retour d'un voyage à Québec, j'étais
revenu chez mes parents, chez qui j'habitais encore.
J'avais alors 22 ans. C'était un dimanche soir.
Je me souviens que ma mère était seule
à la cuisine. En rentrant, je vis son visage
empreint d'une grande douleur, au bord des larmes,
m'annonçant que ma soeur Johanne, âgée
de 18 ans, avait eu un accident d'automobile le samedi
soir. Elle était à l'urgence de l'hôpital
de Saint-Jérôme et son état semblait
grave, mais on n'en savait pas plus. Un jeune couple,
des amis de Johanne, mariés depuis six mois,
étaient assis sur la banquette avant de la
voiture et ils étaient morts sur le coup. Dans
la nuit de samedi à dimanche l'auto avait quitté
l'autoroute, sans raisons apparentes, et était
tombée dans un ravin.
J'appelai tout de suite à l'hôpital afin
d'obtenir des renseignements. L'infirmière
me répondit tout simplement que ma soeur était
inconsciente et que ses chances de survie étaient
de 50/50. Il ne m'était pas possible pour l'instant
de la voir, mais elle m'invita à passer le
lendemain.
À
l'hôpital, j'appris par le médecin que
l'impact de l'accident avait été très
violent. Ma soeur était décérébrée
et si elle survivait à l'accident, elle serait
sans doute légume toute sa vie.
J'entrai dans la chambre. Je craignais de la voir
abîmée, méconnaissable, mais c'était
toujours elle. Elle semblait intacte, aucune blessure
apparente. Ce fut le début d'une longue vigile
qui dura toute la semaine. Au début, j'ai refusé
de prier pour sa guérison, même si j'espérais
toujours un miracle, une erreur de diagnostic. J'allais
la voir à tous les jours, mais je refusais
de prier pour elle, me disant que je n'étais
pas pour commencer à prier Dieu maintenant,
dans une épreuve, alors que je ne le faisais
jamais quand ça allait bien. C'était
ma logique de non-croyant, mon orgueil.
Mais après quatre ou cinq jours, Johanne était
toujours dans le coma, soutenue par un respirateur
artificiel. Je sentais bien que la partie était
perdue. Nous commencions à peine à vivre
une certaine amitié, moi le grand frère
de 22 ans avec sa petite soeur de 18 ans. Elle avait
commencé à me demander des conseils.
Elle avait un copain. Nous étions en train
de devenir tous les deux de jeunes adultes et nos
querelles d'adolescents étaient sur le point
de passer derrière nous. Ce dernier soir où
je la vis vivante, je l'embrassai dans son lit et
je me suis mis à pleurer comme je n'avais pas
pleurer depuis longtemps. Je réalisais que
j'étais sur le point de perdre ma petite soeur.
Je quittai l'hôpital en larmes et arrivé
à la maison je me suis mis à genoux
dans ma chambre, ce que je n'avais pas fait depuis
très longtemps, suppliant Dieu de faire quelque
chose, un miracle afin de la sauver. Le lendemain
l'hôpital nous appela pour nous dire que Johanne
était décédée.
Cette histoire d'une prière non-exaucée
nous en aurions tous à raconter. Nous faisons
tous l'expérience de demandes faites à
Dieu qui ne semblent pas trouver réponse. Pourquoi
prier si nos prières ne sont pas exaucées
? C'est un peu le premier réflexe que certaines
personnes adoptent face à la prière.
Inutile de dire que suite à la mort de ma soeur,
ma révolte envers Dieu n'a fait que grandir
: ce Dieu que je ne connaissais pas, en qui je ne
croyais pas, mais à qui j'avais fait appel
« au cas où! » Ce n'est que cinq
ans plus tard que je fis l'expérience de la
foi en Dieu, l'expérience de la présence
aimante de Dieu à l'occasion d'une prière.
J'avais alors 27 ans. Huit ans plus tard, je pris
la décision d'entrer chez les dominicains.
Je ne doute pas maintenant que Dieu ait été
présent dans cette prière que je lui
ai faite pour sauver ma sœur. Mais je n'étais
sans doute pas prêt à le voir, écrasé
que j'étais sous le poids de la douleur et
de la révolte. C'est donc ailleurs que Dieu
m'attendait, patiemment, sans jamais m'abandonner,
guettant sur la route le retour de l'enfant prodigue.
Charles
de Foucault, en quelques mots seulement, a défini
le caractère de la prière chrétienne
d'une manière admirable. Il a écrit
: « prier c'est penser à Dieu en l'aimant
». En ce sens, je puis dire que depuis que j'ai
accueilli ce don de la foi en Jésus-Christ,
la prière a toujours occupé une place
importante dans ma vie. Et pourtant n'aies-je pas
vécu l'échec de ma prière avec
le décès de ma soeur? Quand j'ai travaillé,
il y a quelques années, comme aumônier
dans un hôpital pour enfants, j'ai prié
pour ces enfants malades, accidentés, j’ai
prié pour ceux qui allaient mourir, sans jamais
vraiment connaître le résultat de ma
prière. Je crois au miracle, mais le miracle
tel qu'on l'attend n’est pas souvent au rendez-vous.
Alors pourquoi ?
Si
je prie aujourd’hui, c'est que cette expérience
de foi que je vis maintenant depuis près de
trente ans m'a fait découvrir un autre visage
de la prière. Une prière qui n'exclut
pas la demande, même si elle ne trouve pas toujours
réponse comme je le souhaiterais, mais qui
me révèle toujours la présence
d'un Dieu qui m'aime et me soutient dans mes peines
et mes combats. C'est de cette prière dont
j'aimerais vous parler maintenant après ce
long préambule.
Dans sa forme la plus simple et la plus dépouillée,
la prière est toujours une demande et, en ce
sens, elle est universelle. Elle échappe au
cadre des religions, elle traverse tous les temps,
tous les continents et toutes les cultures. Elle habite
le coeur de l'homme, dès sa conception, au
point où quand se présente un danger
éminent, quand la mort se fait toute proche,
même des non-croyants endurcis, comme je l’étais,
ont le réflexe d'invoquer Dieu, d'implorer
une force supérieure afin de les secourir.
« La prière est souvent le cri de l’homme
menacé (Vergote) », un appel au secours
au coeur de l'épreuve et de la peine. Ce sont
souvent là les premiers balbutiements de la
personne qui prend contact avec la prière et
qui, éventuellement, y fera la rencontre de
Dieu. Car la prière est beaucoup plus qu'un
refuge en cas de détresse. Elle est le lieu
où Dieu nous attend, elle est notre demeure,
notre maison, et ce n'est que par la prière
que l'être humain peut vraiment devenir un être
spirituel. Saint Augustin nous dirait ici : «
Deviens ce que tu es ! » . C'est-à-dire,
réalise la vocation qui est la tienne en devenant
un homme, une femme de prière.
Oui, la prière est toujours une demande et
à l'école de Jésus-Christ nous
apprenons à marcher sur ses pas, à faire
nôtre sa prière à Gethsémani
: « Père, non pas ma volonté,
mais la tienne! » . Nous prions afin d'entrer
dans cette volonté de Dieu sur nous. La demande
d'éloigner la coupe amer de l'épreuve
s'inscrit tout à fait dans la prière
chrétienne. Jésus lui-même l'a
fait. Mais le but de cette prière n'est pas
l'exaucement à tout prix, mais uniquement l'exaucement
qui fait appel au désir de Dieu sur nous. Qu’est-ce
que Dieu attend de moi? Quel est son rêve pour
moi? Nous prions afin d'entrer plus avant dans une
relation de confiance avec le Seigneur, une confiance
absolue et totale. « Non pas ma volonté
mais la tienne » .
Pourquoi prier? Parce que c'est dans la prière
que grandit et s'épanouit notre connaissance
du Seigneur. La prière est le lieu où
Dieu nous appelle par notre nom et où il se
révèle à nous. C'est le lieu
de l'intimité, de l'amitié avec Dieu.
Et c'est sur cette base seulement que notre vie spirituelle
peut vraiment s'enraciner et se développer.
Peu à peu la prière fait de nous des
familiers de Dieu.
Pourquoi prier ? Parce que la prière est ce
lieu privilégié où nous apprenons
à nous connaître sous le regard compatissant
de Dieu. Nous nous faisons connaître de lui,
nous nous présentons à lui dans la prière
avec tout ce que nous sommes, et nous sommes accueillis
sans conditions, tels que nous sommes. C’est
Gandhi qui disait: « la prière est l’admission
quotidienne de notre faiblesse ». Pour grandir
dans la foi et en humanité, il faut donc tout
d'abord savoir reconnaître nos pauvretés,
nos faiblesses, notre besoin d'être sauvé.
C’est tout cela que nous présentons à
Dieu. La prière vient nous aider à grandir
dans l'amour. Peu à peu elle nous dépouille
de notre orgueil et ainsi elle nous aide à
identifier ce qui nous retient dans notre vie spirituelle,
ce qui nous éloigne de Dieu et du prochain.
La prière c’est Dieu qui agit en nous.
C’est pourquoi elle est le lieu de tous les
pardons, de toutes les guérisons et de tous
les espoirs. Mais il faut s'abandonner entre les mains
de Dieu comme Jésus nous y invite : «
Père, entre tes mains, je remets mon esprit
».
Toute
notre vie spirituelle se joue autour de notre capacité
à ouvrir nos mains devant Dieu et à
lui offrir tout ce qui fait notre quotidien, car c'est
là que nous nous construisons et que nous devenons
enfant de Dieu : « Deviens ce que tu es »
par la prière. C'est Henri Nouwen qui écrivait
: « Prier, c'est ramener chaque douleur à
la source de toute guérison; c'est laisser
le feu de l'amour de Jésus faire fondre la
glace du ressentiment; c'est créer un espace
où la joie remplace la tristesse, où
la miséricorde supplante l'amertume, où
l'amour déplace la peur, où la douleur
et la tendresse surmontent la haine et l'indifférence.
» (Prayer embraces the world. Extrait de La
seule chose nécessaire. (recueil des écrits
de Henri Nouwen), Bellarmin, 2001, p. 40)
Pourquoi prier ? Parce que Jésus lui-même
a prié et qu’il nous invite à
prier en ne doutant pas que notre prière soit
entendue par le Père. C’est là
notre assurance. Comme le rappel l'épître
aux Hébreux : « aux jours de sa vie terrestre,
il a présenté avec des clameurs et des
larmes, des implorations et des supplications à
celui qui pouvait le sauver de la mort. Et il a été
exaucé à cause de sa piété
» (sa soumission TOB) (Hb.5,7). Prier, c'est
entrer dans ce long compagnonnage avec le Christ tout
au long de notre vie, aller à son école.
apprendre à prier avec lui, à veiller
avec lui quand nous sommes confrontés nos propres
Gethsémani, à marcher joyeusement avec
lui jusqu’à la maison où le Père
nous attend.
Et pourtant... Toutes ces prières qui restent
sans réponse, comme d'innombrables bouteilles
jetées à la mer et qui ne changent pas
le cours des événements. Du fond de
sa prison, le pasteur protestant Dietrich Bonhoeffer
écrivait: « Dieu réalise en nous
non pas tous nos désirs, mais toutes ses promesses...
» . À travers toutes ces situations de
détresse que nous traversons et que nous présentons
à Dieu dans la prière, Dieu se fait
encore plus proche de nous. Il nous guide et nous
soutien à travers ces épreuves afin
que l'obscurité ne l'emporte pas sur la lumière.
Et quand nous marchons avec Dieu dans la confiante,
Dieu alors peut vraiment être Dieu dans nos
vies et réaliser peu à peu en nous ses
promesses. La lumière du matin de Pâques
peut alors illuminer nos ténèbres, guider
nos pas, guérir nos blessures et nous faire
grandir dans l'amour et la connaissance de Dieu.
Lors de ses 80 ans, mon père m'a parlé
de sa prière, lui qui a mis des années
à se réconcilier avec Dieu, suite à
la perte de sa fille unique Il m'a dit ce qui suit
: « Parfois j'ai peur de marcher tout seul,
mais si Lui marche avec moi, alors je n'ai plus peur,
parce que je sais qu'avec Lui ça va bien aller!
Je ne demande pas à Dieu qu'il me donne la
santé, la richesse, le succès ou même
d'être heureux. Je ne lui demande que ceci:
qu'il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants,
mes voisins et mes proches. Pour le reste: santé,
richesse, succès, bonheur, je m'en occupe.
Mais qu'Il me donne seulement d'être bon »
.
La prière chrétienne nous renvois à
un niveau beaucoup plus profond qu'une simple recherche
de confort ou de solution magique à nos besoins.
Saint Augustin a trouvé les mots justes pour
parler de la prière. Il a dit que la prière
était avant tout de l'ordre du désir.
Bien qu’elle s’exprime parfois en des
formules, en dévotions ou en demandes de toutes
sortes, la prière correspond avant tout à
une soif profonde en nous. La prière est un
don de Dieu. Elle est le langage qu'il nous donne
pour communiquer avec lui. Elle est le chant de Dieu
en nous, le chant de son amour pour nous.
Pourquoi prier ? Pour être bon sûrement.
Bon comme du pain, bon comme le Christ. Car la prière
est le souffle indispensable à notre vocation
d'hommes et de femmes créés à
l'image de Dieu. Elle nous fait vivre. Elle donne
sens à nos vies. 
(Conférence
donnée le 22 octobre 2003 au Sanctuaire Saint-Jude
de Montréal. Texte publié dans la revue "La vie des communautés religieuses". Vol. 62, no 5, novembre-décembre 2004, pp. 265-271)
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