| l
n’y a pas que les guerres et les actes terroristes
qui transforment la planète. Les découvertes
font surgir de nouvelles inventions. Les progrès
en divers domaines modifient et les choses et les personnes.
De nouvelles attitudes, de nouveaux comportements apparaissent.
Les mentalités changent. Les cultures se modifient.
Il en
va de même dans l’univers de la spiritualité et
de la religion. La foi et les croyances appartiennent à la
sphère de l’universel et elles débordent
le temps et l’espace. Nous pourrions penser, par conséquent,
que rien ne bouge de ce côté-là. Mais
il n’en est pas tout-à-fait ainsi. Les chrétiens
d’aujourd’hui vivent leur foi avec des accents
différents de ceux de leurs ancêtres. Les musulmans,
les juifs, les bouddhistes connaissent leurs propres changements
en dialogue ou en confrontation avec les réalités
sociales et culturelles de leur époque et de leur
milieu.
Au Québec, on voit changé progressivement
la géographie de la religion. Ce coin de planète était
naguère un château-fort de l’église
catholique. Chaque petit patelin avait son église.
Chaque quartier, son clocher. On baptisait de noms de saints
la moindre ruelle, le plus humble des bourgs. Les lacs, les
rivières, les collines et les montagnes perpétuaient
la litanie des canonisés de tout acabit.
églises, chapelles, oratoires, monastères,
couvents, cimetières, monuments inscrivaient la foi
chrétienne dans l’espace. Dieu jumelait son
histoire à celle que nous étions en train de
rédiger d’événements sociaux en événements
religieux. Tout se tenait, et se tenait bien, entre le ciel
et la terre québécoise. Dieu nous ressemblait
d’autant plus que nous lui ressemblions nous-mêmes. À l’image
et à la ressemblance les uns des autres.
Les choses
ont changé. Toutes les choses, depuis
la transformation des paysages jusqu’aux mentalités
profondes des personnes. Que dirait Champlain s’il
revenait visiter sa ville de Québec? S’y retrouverait-il?
Resterait-il quelque coin de terre en tout point semblable à ce
qu’il a connu? Moins loin que le fondateur de la Cité de
Québec, nos arrières-grands-parents s’y
reconnaîtraient-ils, à peine cent ans après
leur départ? Tout change, et rapidement.
Nous
acceptons le changement plus que nous le récusons.
En même temps, nous tenons à ne pas perdre le
souvenir du passé. Nous souhaitons garder des témoins
d’une époque ou l’autre. Le patrimoine
a contribué et continue de contribuer à la
réalisation de notre culture, à la conquête
de notre identité.
C’est pourquoi, depuis quelques années, des
organismes de toute sorte s’efforcent de trouver des
moyens de conserver les bâtiments et les oeuvres qui
ont servi à faire naître et à vivre la
foi catholique en terre québécoise. Nous ne
pouvons pas, dit-on, interpréter et comprendre la
culture et la mentalité actuelles sans reconnaître
qu’elles prennent leur source dans un passé religieux,
et un passé religieux catholique. Les changements
au sein de l’église amènent les paroisses
et les communautés religieuses à quitter des
bâtiments pour aller vivre ailleurs. On assigne à plusieurs églises
et maisons religieuses de nouvelles vocations: centres d’études
et d’animation culturelles, condominiums, maisons de
réhabilitation, etc.
Beaucoup d’organismes cependant souhaitent que ces
biens gardent un minimum de leur vocation première.
Que ces bâtiments cultuels se muent en biens culturels.
Qu’on respecte l’architecture pour préserver
le paysage ou pour sauver l’oeuvre d’artistes
qui ont marqué l’histoire.
Tout
cela est non seulement légitime et louable,
mais en outre c’est nécessaire. Ce sont des
biens précieux. Je souhaite cependant qu’on
accorde autant d’attention au patrimoine spirituel
lui-même, à une expérience réelle
du mystère de Dieu. Que l’église, malgré ses
fragilités, continue de faire vivre des aventures
de foi, de soutenir des quêtes de sens, de maintenir
des services religieux qui nourrissent les personnes, de
construire des communautés de croyants et de croyantes
qui témoignent de Jésus Christ.
Ce
patrimoine vivant est nécessaire pour ceux et
celles qui veulent le vivre. Il est nécessaire aussi
pour la ville, le village, le pays, la planète à qui
il apporte cette part d’invisible qui les appelle au-delà d’eux-mêmes.
La foi concerne autant les sociétés que les
individus. Il lui arrive d’entrer au musée,
mais sa véritable patrie est la place publique.
|