| hère
Madame Margaret Hassan,
Nous avons appris, ces jours-ci, votre mort. Quelque part en
Iraq, des terroristes ont mis fin à vos jours malgré vos
supplications et les appels e empressés de ceux qui
vous aiment. J’aurais pu vous écrire plus tôt
si j’avais souhaité que vous receviez ma missive.
Mais il faut que j’avoue que je vous écris beaucoup
plus pour me rejoindre que pour m’adresser à vous.
J’ai besoin de dire ce qui m’habite depuis que
l’on vous a assassinée.
Vous
ne méritiez pas ça. Personne ne mérite
la mort. Pas même ceux qui vous ont enlevée
et finalement tuée. La mort est toujours de trop.
Laissons ce sujet pour le moment. Revenons à vous.
Qu’aviez-vous fait pour qu’on pense à vous
faire disparaître? Rien. Absolument rien. Vous êtes
une victime qui rejoint la caravane de tous ces innocents
que la guerre d’Iraq a traquée d’une façon
comme d’une autre. Les guerres sont toujours immorales
parce qu’elles s’amusent avec la mort. La haine
porte en elle le goût de tuer. Certains provoquent
la guerre pour faire mourir. Quant aux autres, ils sont contraints
d’aller au combat pour se défendre, pour se
protéger de la haine. La plupart du temps – du
moins de nos jours – les morts se trouvent parmi les
petits, les faibles, ceux et celles qui n’ont rien
fait pour que la guerre se déclenche. Ne meurent que
ceux qui se trouvent par hasard sur le champ de bataille
des autres. Les grands et les gros s’en sortent. Ils
ont des cachettes pour échapper à leurs ennemis.
Ou bien ils font la guerre assis confortablement dans leur
bureau.
Madame
Hassan, vous faites maintenant partie des disparus. Pour
rien.
Absolument pour rien. Pourquoi alors votre «cas» (comme
dirait le juge ou le médecin) nous bouleverse tant?
Plus que les autres encore? Tout simplement parce que vous
avez consacré trente belles années de votre
vie auprès des Iraquiens. Vous vous êtes dévouée
auprès des enfants par l’entremise de l’organisme
CARE. On dit même que vous avez accompli votre tâche
bénévolement.
Vous
n’étiez pas une ennemie des Iraquiens.
Au contraire, vous étiez à leur service, discrètement
mais efficacement. Vous aimiez ce peuple que vous aviez choisi.
Après toutes ces années, vous étiez
l’une des leurs. Vous étiez devenue une vraie
Iraquienne.
Peut-être avez-vous été assassinée
pour cela... Vous aimiez et on vous aimait. Vous serviez
et on admirait votre dévouement. Vous étiez
appréciée par les deux camps. Vous étiez
un point d’entente entre les belligérants. En
vous frappant, on dérangeait davantage. En vous tuant,
on bouleversait les bons comme les mauvais, les alliés
et les ennemis. Et on rendait la guerre encore plus ignoble,
plus inadmissible. Et on rendait les provocateurs plus détestables.
La source de la guerre devenait encore plus exécrable.
Et les bavures des Marines comme celles des rebelles encore
plus scandaleuses. Et, par conséquent, plus justifiable
de faire appel au terrorisme.
Madame
Hassan, on ne vous a pas tuée absolument pour
rien. Votre mort est une arme très dangereuse. Le
bon peuple qui en a assez de cette guerre monstrueuse risque
de monter aux barricades à son tour et de transformer
ses chefs en ennemis à combattre.
D’autres personnes qui vous ressemblent, des hommes
et des femmes de dévouement et de générosité,
vont probablement subir le même sort que vous. À moins
qu’on cesse de se durcir sur ses positions, d’un
côté comme de l’autre. À moins
qu’on finisse par reconnaître que la guerre
n’a pas d’avenir d’autant plus qu’elle
bouffe le présent. À moins qu’on finisse
par reconnaître que, au bout du compte, il n’y
a que des perdants. Personne ne gagne vraiment une guerre.
Le plus fort est tout aussi blessé que le plus faible.
Le sang coule dans les deux camps.
J’admets qu’il n’est pas facile de mettre
un terme à la guerre. Il faut plus de courage pour
finir une guerre que pour la déclencher. Déposons
les armes et parlons-nous. Il en va de la plus élémentaire
civilité. C’est nécessaire pour demeurer
humains ou pour le redevenir. Noblesse oblige.
Madame
Hassan, comme tant d’autres, je regrette votre
assassinat. J’espère que vous n’êtes
pas morte absolument pour rien.
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