| rois
ans! Du haut de ses trois ans, Jean-Christophe dévisage
le monde, les yeux éblouissants comme un phare à l’entrée
du fleuve Saint-Laurent. Sans cachette, sans retenue, droit
et fonceur. Il pose des questions avec assurance en puisant
dans son déjà volumineux dictionnaire de
mots. J’aime bien cette personnalité qui se
dessine à traits prononcés.
Ses parents
sont moins sereins que moi. Ils sont même
inquiets. Ils trouvent que leur fils manque de souplesse.
Jean-Christophe n’obéit pas facilement. Il résiste.
Il s’oppose. Il veut faire à sa tête.
– Nous sommes en train de perdre le contrôle,
s’inquiète Maryse. De plus en plus, il est en
réaction contre nous. Que faire?
Des parents
inquiets. Ils ne sont pas les premiers. Tous les parents
de la terre
sont inquiets un jour ou l’autre.
Parfois aussi, perpétuellement! Souvent, les parents
oublient les origines de leur petit. Jean-Christophe est
né animal! Pas bête, animal! Simplement animal!
Bien plus, il n’est pas né chaton mais lion,
lion plein de fougue. Jean-Christophe se présente
comme un grand réservoir de passions. Il aime follement
comme il peut haïr méchamment. Il s’émerveille à l’excès
comme il peut détruire sans retenue. Il veut sa place
dans le clan et sur le domaine. Il ne se contente pas de
prendre celle qu’on lui offre. Il arpente le royaume
et en prend possession sans tenir compte des autres. Que
voulez-vous: quand il est né, il se croyait seul au
monde. Sa mère chérie n’était
qu’une source de nourriture pour satisfaire son égoïste
appétit.
C’est beau un enfant. Mais, sous des dehors candides
se cache un animal sauvage. Ce lion se croit unique et tout
puissant dans sa jungle. Il se croit tout permis parce qu’il
croit tout possible. Le voici à la frontière
d’un territoire différent du sien: le monde
des hommes et des femmes domestiqués, civilisés,
polis. Ils ont des règles, ces grandes personnes.
Ils rêvent d’être bien, toujours bien,
dans un monde toujours bien. Même si les médias
leur montre une planète plutôt pas dégrossie,
violente, colérique!
Jean-Christophe
va apprendre à composer avec les
autres. Progressivement, le lion va s’adoucir en apprenant à contrôler
ses ardeurs. Il restera toujours un lion – ses écarts
seront là pour en témoigner! – mais il
canalisera sa passion. Il transformera sa violence intérieure
en vigueur pour son épanouissement et celui des autres.
Jean-Christophe
apprendra à mettre des balises, à tracer
des limites. «Il n’est pas une pensée,
pas une tradition, pas une religion, pas un système
juridique, pas une discipline du savoir qui ne reconnaisse
le rôle joué par l’idée de limite
dans le processus d’humanisation lui-même.» (Jean-Claude
Guillebaud, Le goût de l’avenir, Paris, Seuil,
2003, p. 86)
Pas facile de reconnaître cette idée. La culture
actuelle glorifie toutes les formes de libération:
sociale, sexuelle, religieuse, etc. Le poids des interdits
est perçu comme étouffant. À bas les
restrictions! Pourtant, l’être humain se construit
en canalisant ses énergies. Les rives orientent la
rivière et la gardent dans son lit. L’antique
sagesse juive a placé au sommet de sa pyramide dix
commandements, dix balises. On peut s’étonner
de les voir formulés en termes d’interdits.
Tu peux te déployer, et même te laisser aller,
mais tu ne peux dépasser telle limite, telle frontière. «Tu
ne tueras point... tu ne voleras point... tu ne feras pas
de faux témoignage...» Un être humain,
c’est quelqu’un qui vit à l’intérieur
de certains cadres qu’il ne peut franchir sans perdre
quelque chose de son humanité.
Mais
attention! Il y a des limites aux limites elles-mêmes! «Souligner
l’évidente nécessité de la limite
ne doit pas conduire à une perception trop moralisante
de la transgression. Une part essentielle de l’aventure
humaine lui est redevable, et dans tous les domaines.» (Guillebaud,
op. cit., p. 88) Au «Cela ne se fait pas!» qui
s’entend dans certains salons, il faut parfois résister.
L’évolution des arts comme la peinture et la
musique dépend de certaines délinquances des
créateurs artistiques. Le manifeste du Refus global
a participé grandement à l’évolution
du Québec. Les artistes sont sortis des sentiers battus
et ils ont créé autre chose, une autre forme
de la beauté.
La transgression
est vitale. Elle libère de l’étouffante
sécheresse des habitudes et des robotisations. Là dessus,
nous avons un modèle éminent en la personne
du Christ. Les évangiles nous le décrivent
comme un grand délinquant. Du moins, il est perçu
ainsi par les gens «bien» de l’époque.
Il pourrait encore avoir l’allure déplacée
qu’il exprimait alors si deux mille ans de fréquentation
ne nous avaient pas forcés à nous familiariser
avec ses écarts. Il y a longtemps que la croix ne
nous apparaît plus comme une folie! Et pourtant...
Chère Maryse, ne crains pas trop pour Jean-Christophe.
Il est en train de tracer ses limites sans pour autant mettre
de côté son droit à la transgression.
Remarque que les dix commandements de Dieu sont des interdits
du côté du mal, du côté des méchanceté.
Mais pas d’interdit du côté du bien. Jean-Christophe
peut aller aussi loin qu’il peut de ce côté-là.
Il peut orienter sa fougue du côté de l’amour,
de la justice. Il peut exagérer dans le service des
autres. Ton bonhomme de trois ans se prépare un bel
avenir.
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