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heures. La longue procession des automobiles et des autobus
s’effrite. La circulation se décongestionne.
La marée humaine s’écoule entre les édifices
de la ville. On dirait de l’eau qui s’échappe
entre les doigts quand nous cherchons à la recueillir
dans le creux de la main. Après l’ouverture
des bureaux et des usines, il ne reste presque plus personne
sur la rue, quelques gouttes de la population qui rentre
au travail plus tard ou ne rentre pas.
Entre
neuf heures et midi, la ville se divise entre les gens
qui travaillent
et ceux qui ne travaillent pas. Trois
heures de boulot ou trois heures d’inactivité.
Trois heures de productivité ou trois heures à ne
rien faire ou presque...
Pendant
que la plupart besogne, certains sont désoeuvrés.
Parmi ceux-ci, il y a des chanceux. Ils sont en congé ou à la
retraite. Ils méritent bien de ne rien faire. Farniente.
Doux plaisir de goûter les heures, de s’arrêter
pour contempler un rayon de soleil dans l’encoignure
de la porte. Doux plaisir de s’asseoir sur un banc
public et de regarder passer les piétons et les automobilistes.
Doux plaisir d’écouter de la musique ou de siroter
un café.
À côté de ces chanceux, il y a les malchanceux.
Ils ne sont ni à l’usine ni au bureau parce
qu’ils sont en chômage ou parce qu’ils
sont malades. Habituellement, ils avalent mal la pilule.
Ils souffrent souvent plus de leur désoeuvrement que
de l’absence de source de revenu. Souvent, ils ont
l’impression d’être un poids pour la société.
Ils voudraient apporter leur contribution au devenir de la
cité ou simplement pouvoir rendre service à leurs
semblables.
Il y
a aussi les paresseux. Je ne serai pas très élogieux à leur
endroit. Je ne veux pas accorder toutes les médailles
d’honneur au travail et à la productivité,
mais la paresse est «la mère de tous les vices»,
répète le dicton. Et il n’a pas tort.
Le paresseux vit au crochet des autres. Rien de bien valorisant.
Le paresseux profite sans participer au grand chantier humain.
Mais
ne nous attardons pas sur les paresseux. Vite, tournons
la tête du côté des usines, des boutiques,
des chantiers, des bureaux, des écoles et tous ces
endroits où les fourmis humaines besognent. La création
y est en travail d’enfantement. La nature se métamorphose
grâce au génie humain, à l’inventivité et
au talent créateur de milliers d’équipes
d’hommes et de femmes.
Menuisier,
merci pour la table que tu m’as fabriquée
sans même me connaître. Couturière, merci
pour le vêtement qui me réchauffe et me va bien.
Professeur, merci pour les pas que tu m’as aidé à faire
au royaume de la connaissance. Chercheurs, merci pour la
découverte qui améliorera ma santé.
Merci à vous, travailleurs et travailleuses. Sans
vous, que ferais-je? Où puiserais-je mon bien-être?
Comment pourrais-je combler mes besoins les plus fondamentaux?
Merci pour votre service, pour votre solidarité.
À
dix heures trente ou aux alentours, n’oubliez pas la
pause santé. Vous le méritez bien. Ne la négligez
pas autant que possible. C’est là que peut se
nourrir la fraternité que le travail a fait naître.
Temps de bonnes conversations ou temps de frivolité,
peu importe. L’odeur du café, la musique de
vos voix, une certaine distance par rapport au travail, tout
peut vous aider à reprendre l’ouvrage avec ardeur.
Peut-être même avec une solution pour un problème
qui vient de surgir sur l’établi ou qui s’est échappé d’un
dossier. Mais rappelez-vous ce mot d’Antoine de St-Exupéry: «Le
temps gagné sur le travail, s’il n’est
point simple loisir, détente des muscles après
l’effort ou sommeil de l’esprit après
l’invention, n’est que temps mort. Et tu fais
de la vie deux parts inacceptables: un travail qui n’est
qu’une corvée à quoi l’on refuse
le don de soi-même, un loisir qui n’est qu’une
absence.» (Citadelle Paris, Gallimard, 1948, p. 221)
Le
travail est producteur. Il veut produire des biens de consommation
et des services publics. Mais ce qu’il
produit de mieux, c’est la solidarité, l’entraide
fraternelle, la participation à une oeuvre commune,
la construction de la cité. Le travail ne peut rendre
heureux que s’il est perçu comme un partage
avec les autres, comme une source de communion entre les
humains.
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