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17 octobre 1793. En
toute hâte, on s’affaire sous la fine
pluie qui trempe la terre. L’armée vendéenne
est en déroute. Dans le bruit des chevaux qui
hennissent, des hommes qui s’interpellent, des
armes que l’on apprête, les derniers combattants
royalistes dressent le camp de repli. Leur général
en second, le marquis de Bonchamps a été
blessé devant Cholet et c’est mourant,
qu’avec eux il a gagné St-Florent au
bord de la Loire.
Il est étendu sur un brancard. Autour de lui,
ses lieutenants, hommes du peuple ou grands noms de
l’Ouest, le veillent. Tous savent que la fin
est proche. Après Cathelineau, le voiturier
à qui il avait laissé la tête
de l’armée, c’est l’une des
grandes figures de la guerre de Vendée qui
va s’éteindre. Sur les visages épuisés
de ses hommes dont les yeux ont pourtant déjà
vu tant de morts, l’émotion perce et
les larmes coulent. Un prêtre, cachant sa soutane
sous un pourpoint, pistolet, épée et
crucifix entremêlés à la ceinture,
récite l’office des défunts.
À
l’extérieur de la tente, des cris éclatent.
« À mort! À mort »
; « Tuons-les! » « À
mort les Bleus! » Scandés comme
un refrain macabre les cris de haine résonnent
dans le crâne bouillant de fièvre du
marquis de Bonchamps. Se relevant à grand peine,
il demande :
- Qu’est-ce donc? Après qui en a-t-on
de la sorte?
- Mon général, ce sont nos hommes qui
veulent se venger des Bleus.
- Quels Bleus ?
- Dans notre déroute, nous avons capturé
cinq mille républicains que nous avons enfermés
dans un couvent à quelques pas d’ici.
Ce sont sur eux que nos hommes ont décidé
de pointer les canons.
Le marquis se crispe. Malgré l’agonie
qui meurtrit son corps, malgré la souffrance
qui contracte ses traits et l’empêche
de se lever, il supplie son cousin, le comte d’Autichamp,
d’obtenir la grâce des Bleus : « Mon
ami, c’est sûrement le dernier ordre que
je vous donnerai… » D’Autichamp
ne discute pas. Il se précipite au dehors de
la tente, saute sur un cheval et galope jusqu’aux
abords du couvent où les hommes s’apprêtent
déjà à la vengeance. Là,
il fait battre tambour pour obtenir le silence et
proclame : « Grâce au prisonniers!
Bonchamps le veut. Bonchamps l’ordonne ! »
Les soldats hésitent, se regardent. Ils n’ont
pas la charité de leur général.
Mais ils le respectent profondément. Depuis
qu’ils sont allés le chercher pour combattre
avec eux, le marquis de Bonchamps est devenu pour
eux un père et un modèle. Certains regagnent
les tentes dressées un peu plus loin et obéissent
par devoir; d’autres comprenant les motifs de
leur chef, acceptent de libérer les républicains.
En fait ce dernier geste ne les étonne pas
vraiment. Clémence, miséricorde, justice…Charles
de Bonchamps a toujours été un exemple
d’humanité. Les plus anciens se souviennent
que dès les premiers jours de la guerre, il
avait empêché les pillages, les incendies
et les exécutions. Il avait relâché
les prisonniers sur la simple promesse qu’ils
ne reprendraient pas les armes. Comme certains violaient
leur serment, les Blancs avaient décidé
de raser la tête de ceux que leur général
libérait. À Thouars, en mai, Bonchamps
avait battu le général Quétineau,
un républicain réputé pour sa
bravoure et son honnêteté. Pour ces raisons,
le marquis l’avait soustrait au désir
de vengeance des Vendéens et lui avait même
offert l’asile pour le protéger des Bleus
qui ne manqueraient pas de le mettre à mort
s’il retournait vers eux. Par honneur et par
fidélité à la Révolution,
Quétineau avait refusé. Bonchamps l’avait
donc libéré et le tribunal révolutionnaire
l’avait immédiatement condamné
à être guillotiné pour reddition
et connivence avec les rebelles !
Sur les bords de la Loire, un autre roulement de tambour
retentit dans la nuit. Il appelle les hommes à
se rassembler. Le marquis de Bonchamps est mort. Son
corps est exposé sur une civière. Un
dais blanc, marqué d’une fleur de lys
et des cœurs de Jésus et de Marie enlacés,
le protège de la pluie. Un à un, ses
soldats viennent s’agenouiller devant lui. Ils
ne cachent pas la peine qui les étreint. Certains
racontent les mois passés avec lui. « Je
faisais parti des sept gars du pays qui sont allés
le chercher. Je m’en souviens, il avait hésité
mais le 21 mars, il était à Challonnes
avec d’Elbée », raconte un
paysan d’Anjou, la terre des Bonchamps.
Les uns et les autres racontent les hauts faits du
marquis. En sept mois de guerre, le jeune officier
qui avait fait ses classes en Inde, s’était
révélé un général
exceptionnel. En avril, il avait sauvé l’armée
catholique et royale par un repli sur Tiffauges qu’il
avait imposé à ses pairs découragés.
En mai, il avait gagné la bataille de Fontenay,
avant d’être blessé par un soldat
qu’il venait de gracier. En juin, il s’était
opposé à l’attaque de Nantes qu’il
jugeait trop téméraire. Malgré
son concours, la bataille avait tourné au désastre
pour les Blancs. De nouveau blessé en juillet,
il n’avait pu reprendre le combat que le 19
septembre, à Torfou, où il avait battu
les Mayençais de Kléber. Mais voilà,
qu’à Cholet, ces mêmes Mayençais
avaient été les plus forts. Tard dans
la nuit, à la lumière des feux de camp,
les soldats épuisés continuent de tisser
la vie de leur général aux fils de la
mémoire et de la légende.
Dans sa dépêche du 19 octobre au Comité
de salut public, le citoyen Merlin de Thionville écrit :
« Il faut ensevelir dans l’oubli
cette malheureuse action. » Pour lui, le
pardon de Bonchamps déshonore les soldats ainsi
empêchés de mourir en héros de
la République. On poursuit et condamne sa veuve
qui en transmettait le souvenir. Peine perdue. Elle
s’échappe, aidée par ces soldats
mêmes que son mari avait rendus « indignes ».
C’est le fils de l’un d’entre eux,
le sculpteur David d’Angers, qui figera le geste
du pardon dans la pierre. La statue funéraire,
à Saint-Florent-le-Viel, montre Bonchamps mourant,
se soulevant de son grabat pour tendre la main vers
le ciel et crier dans son dernier soupir : « Grâce
aux prisonniers ! » 
LE LIVRE DES MERVEILLES MAME/PLON pp. 783-785