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T’AFFRANCHIRAI, TOI ET LES AUTRES ! VOUS SERZ
LIBRES ! plaide Mélanie, jeune patricienne romaine.
- Et s’il nous plaît
de rester vos esclaves! Et si nous refusons d’avoir
un autre maître ? s’exclame un vieil esclave.
Chose étrange, la surprenante
proposition de la jeune femme ne rencontre aucun succès.
Car les esclaves de Mélanie, la jeune Romaine,
et Pinien, son mari, ne peuvent envisager l’impensable.
Mélanie et Pinien ont décidé
de vendre toutes les propriétés qui
leur appartiennent. Et leurs esclaves, s’ils
ont tremblé un moment à l’idée
d’être vendus à des maîtres
plus sévères, restent en définitive
convaincus que leurs maîtres ne pourront commettre
une telle folie. Le Sénat veillera à
calmer les ardeurs de ces jeunes écervelés.
Mélanie et Pinien ont pourtant
reçu tout ce dont un couple de citoyens romains
peut rêver, en ce début de Ve siècle.
La fortune – un patrimoine dispersé aux
quatre coins de l’Empire, à vrai dire
l’un des plus grands, - une heureuse naissance
– ils appartiennent à l’ordre sénatorial
- et une douceur, une heureuse inclination de caractère
qui placent leur union sous les meilleurs auspices.
Ils sont chrétiens mais n’ont pas comme
leurs frères en religion quelques siècles
plus tôt, à risquer le martyr pour leur
foi. Leur religion est celle de l’Empire. Tout
porte à croire qu’ils auraient pu mener
une existence heureuse, être à la fois
de bons citoyens romains, en se pliant aux exigences
de leur rang et d’honnêtes chrétiens.
Ils sont d’ailleurs unanimement reconnus comme
de bons maîtres, justes et doux. Quel besoin
ont-ils de commettre une telle absurdité ?
« V,a
vends tout ce que tu as, et suis-moi ! »
dit le Christ au jeune homme riche. Et celui-ci s’en
alla, triste, car il avait de grands biens. Mélanie
et Pinien ont résolu, eux, de suivre le Christ.
Folie aux yeux de l’Empire – même
chrétien, - sagesse pour ces deux jeunes gens
qui décident de répondre à l’appel.
Ils ne seront pas chrétiens à moitié.
Leur ardeur inquiète évidemment ceux
qui les entourent. Leurs idées ne sont-elles
pas une toquade généreuse comme en connaît
la jeunesse ? Leur famille, leurs amis sont bien décidés
à les protéger d’une telle folie.
En 410, au moment où Pinien accepte la voie
que Mélanie lui présente, il n’est
pas facile pour des romains fortunés de quitter
la richesse opulente pour épouser Dame Pauvreté.
Plus encore que l’incompréhension de
ses proches, le jeune couple sait qu’il devra
affronter la loi du Sénat. En effet, les biens
des membres des familles sénatoriales appartiennent
aussi à l’Empire romain. Les grands propriétaires
membres de l’ordre sénatorial ont des
obligations qui s’enracinent dans la vie de
la cité. Ils doivent entretenir l’éclat
et le renom de leur famille, et justifier leur appartenance
au premier ordre de l’Empire. Ils ne peuvent
disposer de leurs biens en totale liberté :
il leur faut notamment organiser fêtes et jeux
qui font partie intégrante de la tradition
impériale.
Dans ce contexte, les propriétés de
Mélanie et de Pinien sont une prison dorée.
Esclaves de leurs propriétés, de leurs
biens fonciers, ils n’ont guère de liberté
de mouvement, ils se doivent à l’administration
de leurs biens. Mais Mélanie et Pinien sont
décidés à suivre le Christ qui
libère. Ils le feront malgré les interdictions
posées par les législateurs et le droit
romain. Un aspect juridique en particulier ne facilite
pas la vente des biens : selon le droit romain,
tout contrat passé avec des gens de moins de
vingt-cinq ans est susceptible d’être
révoqué. Pinien le sait bien. Il ne
trouvera pas facilement d’acheteurs, d’autant
plus que le Sénat sanctionne d’un veto
énergique cette folle audace de jeunesse.
Alors Mélanie, avec l’accord de Pinien
décide de passer outre la décision du
Sénat et de demander l’appui de la femme
de l’Empereur, la reine Serena, chrétienne
elle aussi. Emportant, comme il est d’usage,
de nombreux cadeaux pour la reine, les hauts fonctionnaires
du palais, les eunuques et autres courtisans, la jeune
femme part plaider sa cause. Chargée de riches
cadeaux, de soieries magnifiques, de brocards somptueux,
c’est vêtue d’une sévère
et sombre tunique qu’elle se présente
à l’impératrice entourée
d’une foule bourdonnante de courtisans. Elle
expose toutes les difficultés qu’elle
et son mari rencontrent pour vendre leurs biens et
demande à l’impératrice l’autorisation
de consacrer toute sa fortune au soin et à
l’assistance des plus pauvres.
À
la stupéfaction générale, la
demande de Mélanie est acceptée. « Voyez
cette femme qui, quatre mois plus tôt, resplendissait
dans la gloire du monde, la voici ! À cause
du Christ, elle vieillit dans la sagesse et méprise
tous les délices ! » s’exclame
Serena. L’impératrice fait rédiger
les ordres de ventes et envoie des courriers sur toutes
les routes de l’Empire. En affranchissant Mélanie
et Pinien des vieilles pratiques foncières
de leur ordre, elle défie la décision
sénatoriale, marquant ainsi son autorité
de reine. Les magistrats, les gouverneurs - membres
du Sénat - sont fermement sollicités
par l’impératrice pour organiser la vente
des biens à laquelle ils avaient opposé
leur veto.
Et, au fur et à mesure que les jours passent,
l’or et l’argent affluent. Il vient aussi
des billets à terme, car tous les acquéreurs
ne peuvent payer tout de suite de si riches et opulentes
propriétés. Il faut maintenant organiser
la distribution des biens. Pour cela, Mélanie
et Pinien ont recours aux conseils d’hommes
d’expérience et de sainteté qui,
au sein des communautés chrétiennes,
se consacrent aux plus démunis.
Mélanie et Pinien connaîtront, comme
tous ceux qui ont décidé de tout quitter
pour suivre le Christ, un moment de grande angoisse
et de tentation. N’est-ce pas folie de tout
donner ? Puis, au fil du temps, il se rendront compte
que leur folie, réelle aux yeux des hommes,
est de celles qui changent le monde. Sans le savoir,
Mélanie et Pinien ont fait partie de ces premiers
fous qui se sont engagés sur la voie de la
pauvreté radicale, par amour de Dieu et pour
le bien des hommes.
LE LIVRE DES MERVEILLES MAME/PLON
pp. 175-177