âche
ton chapelet et gagne ta liberté. Tu ne
mérites pas la mort, Zéphyrin, laisse
ton Dieu un instant et tu auras la vie sauve. » Zéphyrin
Gimenez Malla hésite un instant… Mais
très vite il se reprend. Dieu a connu les
mêmes tourments. « éloigne
de moi cette coupe, … et pourtant non, qu’il
soit fait selon ta volonté. » Zéphyrin
regarde son tentateur et puis il lui sourit. « Qu’il
soit fait selon sa volonté… Mon seul
crime est d’avoir défendu un innocent,
battu à mort par un groupe de miliciens.
Mes « armes » étaient
dans ma poche, un couteau et ce chapelet. Si mon
chapelet est une arme, je ne m’en séparerai
pas, quoi qu’il advienne. »
Ce
chapelet ne le quitte jamais. Chaque matin, depuis
des années, Zéphyrin assiste à la
messe, se montre assidu à l’adoration
eucharistique le jeudi, et une fois par mois, à l’adoration
nocturne. Il anime régulièrement la
catéchèse des enfants, toujours armé de
son chapelet. Alors, non, il ne s’en séparera
pas…
Zéphyrin Gimenez Malla est un vrai Gitan.
Né en 1861, « El Pelé »,
comme on l’appelle alors, est maquignon; il
gagne son pain de foire en foire. Son adhésion
au christianisme remonte à loin maintenant.
En 1874, marié selon les coutumes gitanes
(il n’a que treize ans), il avait décidé de
soumettre son union aux rites de l’église
catholique. Plus tard, faute d’enfant, il avait
adopté Pepita, la nièce de sa femme.
Et c’est l’un des amis anarchiste de
cette enfant qui vient lui proposer maintenant de
faire le mur alors que tout devait les opposer.
Depuis
l’instauration du régime républicain
en 1931, il y a cinq ans déjà, une
campagne intense contre la religion catholique fait
des ravages. Soutenue par l’ensemble des journaux
anticléricaux, et parfois par le gouvernement
de la nation, elle aboutit à une véritable
haine à l’égard des catholiques
et de l’église, relayée pour
beaucoup, par les hommes politiques laïcistes,
et la gauche radicale des communistes et des anarchistes.
En 1931, la proclamation de la république
n’était pas encore officielle, que déjà les
milices populaires incendiaient des dizaines de couvents
et d’églises à Madrid; en 1934,
elles assassinèrent sans distinction trente-quatre
prêtres et religieux lors d’une insurrection
dans les Asturies. Face à tout cela l’église
ne réagit pas, comme paralysée par
l’incrédulité. Les hommes et
les femmes qui la composaient n’arrivaient
sans doute pas à croire que l’on pût
les exterminer sur le seul motif de leur foi.
Alors,
qu’un anarchiste lui propose de s’évader,
voilà qui pourrait surprendre Zéphyrin.
Mais, en fait, rien d’anormal à ce qu’on
lui tende la main : il est apprécié de
tous ses concitoyens. À Barbastro, sa droiture
et sa sagesse lui valent d’avoir été choisi,
quoique analphabète, pour être l’un
des dix conseillers de la ville. Pour ses pairs,
il sert de médiateur : on l’appelle
le « maire des Gitans » Et
son ami l’évêque, Mgr Barroso,
le consulte souvent. Mais aujourd’hui, l’évêque
lui-même est arrêté. Zéphyrin
ne comprend pas ce que l’on peut reprocher à cet
homme. Qu’a-t-il fait pour mériter la
prison ? Cette explosion de barbarie est difficile à comprendre.
Cette injustice, comme celle subie par de nombreux
autres membres du clergé, s’explique
exclusivement par leur état sacerdotal. N’a-t-on
pas retrouvé sur le corps sans vie d’un
commerçant malchanceux : « Nous
l’avons tué parce qu’il était
curé » ? Et la mère du père
Lahiregua, directeur spirituel du séminaire
de Madrid, s’est entendu tenir ces propos lorsqu’on
venait chercher son fils, heureusement absent : « Madame,
nous savons que votre fils est un type bien. Mais
c’est quand même un curé, et puisque
c’est un curé nous continuerons à le
chercher, et, quand nous l’aurons trouvé,
nous le tuerons. » Peut-on massacrer ces
gens pour ce qu’ils croient, juste pour ce
qu’ils représentent ? Le père
Lahiregua a réussi à passer au travers,
mais ce n’est pas le cas de l’ami de
Zéphyrin, Mgr Barroso.
Aussi
lorsque le 26 juillet, c’est au tour,
d’un autre ami prêtre, Don Manuel, d’être
arrêté et roué de coups par les
miliciens, le sang de « Calo » de
Zéphyrin ne fait qu’un tour. « Si
nombreux contre un seul, innocent qui plus est… » Il
s’en mêle donc, seul à son tour
contre tous les miliciens. Il est arrêté bien
sûr, et ce sont les armes trouvées dans
ses poches qui lui valent la prison : un couteau
et son chapelet…
Zéphyrin ne sauvera pas sa vie en abandonnant
le rosaire. Ce chapelet ne le quitte jamais ! Le
9 août 1936, Zéphyrin Gimenez Malla
est exécuté pour sa fidélité au
chapelet qu’il tient en main. Il a soixante-quinze
ans. La révolution a-t-elle à craindre
un homme de son âge ? Son corps est jeté dans
la fosse commune et ne sera jamais retrouvé.
Dans
certaines régions, en seulement deux
mois, les deux premiers de la guerre civile, près
des neuf dixièmes du clergé local sont
morts martyrs, pour la seule raison qu’ils étaient
prêtres. La population laïque connaît
aussi de lourdes pertes, sans autre justification
politique ou militaire. La guerre civile espagnole
entraîne au total la mort de treize évêques
et plus de sept mille prêtres, religieux, religieuses
et séminaristes. Ce n’est que le 1er
juillet 1937, un an après le début
du conflit, que devant tant de haine, l’église
espagnole se résout à soutenir le général
Franco. Elle l’affirme alors ouvertement dans
la Lettre collective des évêques espagnols à ceux
du monde entier.
Le
bienheureux Zéphyrin, martyr, a été béatifié en
1997 par Jean-Paul 11. Le jour de sa fête est
le 4 mai. La meilleure façon d’honorer
sa mémoire, pour les Roms, les Sintis, les
Calos, les Manouches, ou les « gadjé »,
est d’égrener, chapelet en main, les
mystères du rosaire.
Le
Livre des Merveilles Mame/Plon pp 1137-1139