sidore
le laboureur n’était pas matinal, du
moins aux yeux des autres valets et laboureurs de
son maître, dom Jean de Vargas, riche propriétaire
de Madrid. Car, aux yeux de Dieu, c'est autre chose
! Si la charrue et les bœufs avaient coutume
d'attendre Isidore le matin, c'est parce que le laboureur,
levé dès l'aurore, visitait avec amour
les églises de Madrid à commencer par
Notre-Dame-d'Atocha, où il entendait la messe
dite par les pères dominicains. Il passait
aussi la plus grande partie de sa matinée en
prières, d'église en église,
avant de gagner les champs. Mais, une fois arrivé,
il abattait la besogne ! «1l n'y a point de
temps moins perdu ni mieux employé que celui
qu'on donne au service de Dieu », soutenait
le laboureur. La vélocité avec laquelle,
fort de ses prières du matin, il accomplissait
sa tâche aux champs, semblait bien venir appuyer
ses dires.
Mais
ses compagnons ne voyaient pas les choses du même
œil. Les médisances allaient bon train,
tant et si bien qu'un jour, le maître lui-même
vint voir sur place de quoi il retournait. Quelle
ne fut pas sa surprise quand, approchant du champ,
il aperçut deux anges qui, avec deux couples
de bœufs blancs, labouraient aux côtés
d'Isidore ! Dès qu'il fut plus près
d'eux, il ne les vit plus, et Isidore lui-même
ne sut dire à Vargas de quoi il parlait. Le
laboureur n'avait vu personne, il savait seulement
que Dieu, qu'il priait de l'aider, ne l’abandonnait
jamais. Le maître s’inclina et, de ce
jour, traita Isidore avec confiance et égards.
La vie d'Isidore, qui vécut au XIIe siècle
et que Madrid, depuis plusieurs siècles, considérait
comme le patron de la cité, n'était
guère connue en 1622, quand le pape Grégoire
XV canonisa le laboureur le même jour que des
personnalités aussi prestigieuses que Thérèse
d'Avila, Philippe Néri, François Xavier
et Ignace de Loyola. Car Isidore, né à
Madrid de parents pauvres et obscurs, n'était
qu'un humble paysan. Sa condition ne pouvait lui offrir
la considération du monde.
Mais
Dieu avait pourvu à l'essentiel, et Isidore
s'en remettait toujours à Lui. Lorsque Grégoire
XV en 1622, canonisa Isidore que son prédécesseur
Paul V avait béatifié en 1619, il en
savait assez pour désigner le laboureur à
la pieuse admiration des fidèles, non plus
seulement d'Espagne mais du monde entier. Les miracles
de guérison s'étaient multipliés
près de la tombe d'Isidore à Saint-André
de Madrid, et bon nombre de malades avaient aussi
recouvré la santé en buvant l'eau de
la Fontaine que la prière d'Isidore avait fait
jaillir du sol un jour de grande sécheresse.
Plusieurs siècles, plus tard, Dieu témoignait
par elle des vertus de son serviteur.
Grégoire
XV savait d'autres choses encore. Isidore était
marié à Marie de la Cabeza, dont il
avait eu un fils, mort en bas âge. Après
cette épreuve, les deux époux avaient
décidé de consacrer leur vie au Seigneur,
vivant dans la continence pour le seul service de
Dieu. Isidore et sa femme avaient beau vivre de peu,
ils n’en secouraient pas moins les pauvres,
s'affligeant parfois de n'avoir rien à leur
donner, mais si confiants en Dieu pour soutenir leur
charité qu'il arrivait aux viandes de se multiplier
mystérieusement quand le besoin était
criant.
Il y eut tout de même, dès 1622 et aussi
plus tard, des gens pour s'étonner qu'un simple
laboureur, dont la vie s'apparente à une légende,
eût été canonisé au même
titre et en même temps que des personnalités
autrement plus riches de dons aux yeux du monde. De
surcroît, Isidore était ce jour-là
le seul laïc à recevoir cette consécration.
Peut-être le pape était-il heureux de
proposer aux fidèles qui ont en charge les
soucis temporels, l’exemple d’un simple
laboureur ? Et puis, saint Joseph lui-même
n'était-il pas charpentier ?
La
sainteté déconcerte toujours. Mais,
en 1622, la canonisation d'Isidore est comme un signe
de la Providence: cette année-là, Grégoire
XV crée la Congregation De Propaganda Fide,
et entend faire des peuples d’outre-mer, même
nouvellement baptisés et tout rustres encore,
des chrétiens de plein exercice. «II
renverse les puissants de leur trône; II élève
les humbles.» Par l'élévation
d'Isidore le laboureur, pour qui Dieu fut toujours
le premier servi, à une dignité plus
grande que celle des puissants de la terre, le pape
ne consacrait pas seulement l’intuition populaire
qui le faisait vénérer à Madrid
depuis plus de quatre siècles. Il donnait aussi,
à l’Espagne et au monde, une grande leçon
d’amour: ce sont les petits qui entrent les
premiers dans le Royaume.
Le
livre des Merveilles MAME/PLON pp. 655-656