Première surprise, les hommes qui posent à terre
leurs pieds nus ne sont vêtus que d’un
méchant froc rapiécé, maintenu à la
taille par une vulgaire corde. Et voici que, renvoyant
les montures et l’escorte mises à leur
disposition, ils s’élancent pieds nus
pour entreprendre par d’horribles sentiers
les deux cents kilomètre qui les séparent
de Mexico. Quand les Indiens les voyaient survenir,
couverts de poussière et mendiant leur nourriture,
ils s’interrogeaient : « Quels
hommes sont-ils donc, si pauvres? » Et
ils ne cessaient de répéter sur le
passage des religieux : « Motolinia!
Motolinia! » L’un des frères,
Toribio de Benavente, s’enquiert de la signification
de ce terme. Il veut dire « pauvre »,
lui répond-on. Alors frère Toribio
s’exclame : « Eh bien! Je n’aurai
plus d’autre nom pour toute ma vie ! » Et
désormais il ne se nommera ni ne signera autrement
que « frère Motolinia ».
Averti de leur imminente arrivée, Cortès
sort de Mexico à leur rencontre en grand apparat,
accompagné de ses lieutenants et des princes
les plus illustres de la nation aztèque. Et,
quand au détour d’un chemin, il les
aperçoit, le grand capitaine descend de cheval,
court vers eux, et « mettant genoux à terre
tour à tour devant chacun des douze, il leur
baise les mains avec grande effusion ».
Les « douze apôtres » s’en vont bientôt à Huejotzingo,
l’une des quatre villes étoiles de la constellation aztèque,
siège principal des Chevaliers-Aigles et des Chevaliers-Jaguars de l’aristocratie
religieuse précolombienne. Aussitôt ils y élèvent
une église cependant que par la seule force de leur dénuement,
ils réalisent une profonde mutation sociale. En effet, les nobles aztèques
opprimaient alors scandaleusement les paysans, dont les plus heureux étaient
spoliés, les autres exterminés. Les religieux franciscains exigent
et obtiennent que les nobles partagent leurs terres et leurs biens avec les
paysans en une redistribution équitable, de telle manière que
les nobles demeurent aisés et que les paysans sortent de la misère.
Cette révolution toute pacifique fut scellée lors d’une
grande manifestation populaire de réconciliation, pendant laquelle les
nobles confessèrent leurs crimes et les paysans accordèrent un
pardon général.
Ainsi, de ville en ville, les douze
apôtres
s’en furent-ils transmettre par l’exemple
de leurs vertus évangéliques le ferment
chrétien qui, semé dans les cœurs,
allait bouleverser presque instantanément
les structures sociales. Les faits sont éloquents : à peine
arrivés dans une ville, les religieux franciscains
entreprenaient sur le champ la construction d’une église
et d’un hôpital. Pour eux comme pour
leur divin Maître, guérison spirituelle
et guérison temporelle sont inséparables.
Et c’est un miracle que, faisant irruption
dans une société impitoyable qui non
seulement ignore la moindre compassion pour les malades
et les faibles, mais encore élimine odieusement,
ils soient parvenus, par les seules armes de leur
faiblesse, à faire des faibles les seigneurs
premiers servis.
Voici qu’en 1525 le roi des puissants Tarasques, Caltzontzi, vient de
son lointain Michoacan jusqu’à Mexico faire obédience à Cortès. évangélisé par
les douze franciscains, il se fait baptiser sous le nom de Francisco. De retour
dans son royaume, il emmène avec lui quelques frères, dont Martin
de Coruna, afin d’y prêcher la foi chrétienne. Le voyage
dure neuf jours : le roi s’avance sur un riche palanquin porté à dos
d’homme, tandis que les frères suivent pieds nus, un bâton
en forme de croix à la main, sans plus d’ornement que leur froc. À Tintzuntzan,
capitale du royaume, l’accueil qui leur est réservé donne
lieu à une fête inoubliable qui n’est pas sans reproduire
la grâce de celle des Rameaux. Avertis de l’arrivée des « pauvres de
Dieu», les Indiens ont tendu des voûtes de verdure au-dessus des
rues dont le sol a été tapissé de nymphéas et d’une
infinité de fleurs tropicales. Les frères s’avancent donc
au milieu de la multitude en liesse, prodiguant leurs bénédictions
de tous côtés, sous une nouvelle pluie de fleurs, tandis que « les
mères présentent leurs enfants afin qu’ils reçoivent
protection d’être simplement touchés ».
Dans les jours suivants, les Indiens
réunissent
leurs idoles sur la grand’place, et frère
Martin organise une procession jusqu’au lac
voisin de Patzcuaro afin de les y noyer. Puis l’on
se met à la construction du couvent des franciscains, « misérable
butte de berger de l’évangile » faite
de briques séchées au soleil et couverte
d’un toit de chaume, aux cellules dépouillées,
décorées seulement d’un crucifix.
Après le couvent, on construit l’église,
l’hôpital et l’école. Les
travaux terminés, on organise une nouvelle
fête, qui culmine avec la consécration
solennelle de l’église.
C’est à partir de ce premier établissement que les frères
entreprirent l’évangélisation en profondeur du Michoacan.
Ainsi frère Juan de San Miguel s’enfonce-t-il, toujours pieds
nus et mendiant sa nourriture, dans la sierra Madre jusqu’aux neiges éternelles
du Tancitaro, à travers des étendues hostiles peuplées
de pumas et de jaguars. Puis il redescend conquérir au Christ les plaines
suffocantes de la Terre chaude.
Partout, il réussit ce miracle de faire passer les peuplades indiennes
de leur misérable et cruelle civilisation néolithique, à une
vie sociale fraternelle et évoluée. Partout, il fonde villages
et cités. Ainsi, à l’emplacement de ce qui est devenu Uruapan
(aujourd’hui ville de deux cent mille habitants), frère Juan crée-t-il
d’abord un gros village. Après les travaux de défrichage,
il implante les infrastructures, notamment l’eau courante, pour satisfaire,
tant aux nécessités ménagères qu’à celles
de l’irrigation. Puis, il attribue à chaque Indien un terrain
suffisamment grand pour y construire une maison et exploiter un potager, afin
de subvenir aux besoins alimentaires de sa famille. Tout autour du village,
il fait aménager de vastes plantations d’arbres fruitiers :
bananiers, orangers, mameys, chicozapotes, etc. Enfin, il suscite la création
par les Indiens eux-mêmes, des structures politiques de la cité,
des conseils de quartier à la mairie, en passant par les agents de l’ordre.
Sur la grand’place se dressent l’église, l’hôpital
et l’école. Dans cette école, tous les enfants indiens,
pauvres ou riches, plébéiens ou aristocrates, reçoivent
la même éducation : lecture, écriture, calcul, savoir-vivre,
enseignement professionnel, musique, catéchisme. L’enseignement
est toujours prodigué dans les langues indiennes.
Partout ailleurs au Mexique, les
franciscains, mais aussi les dominicains et les
augustins, font
de même. Ainsi frère Motolinia qui s’était
consacré à l’évangélisation
des Taxcaltèques fonde-t-il ex nihilo Puebla,
la troisième ville du Mexique actuel. Il faut
bientôt reconstruire des écoles toujours
plus grandes, afin que nul enfant ne soit privé d’enseignement.
Frère Motolinia écrit en 1540 : « Il
y a tant d’Indiens à enseigner que dans
les écoles il y a 300, 400, 600, et jusqu’à 1,000 élèves. » La
plupart des écoles développent un enseignement
professionnel, technique ou agricole, qui se poursuit
en cours du soir pour les adultes. Des troupes théâtrales,
constituées d’acteurs professionnels,
sont créées pour lesquelles un riche
répertoire indo-espagnol est élaboré :
dès 1539, frère Motolinia organise
chaque dimanche à Tlaxcala la représentation
d’un «mystère» dans lequel
tous les indigènes sont figurants. Certaines écoles
créent des imprimeries intégrées,
d’autres forment de remarquables ensembles
de musique, avec de bons compositeurs de musique
polyphonique que jouent les orchestres de leurs camarades.
D’autres écoles enfin se spécialisent
dans les beaux-arts, peinture, sculpture, ferronnerie,
et constituent le vivier des artistes qui sont à l’origine
de l’admirable floraison de l’art indochrétien.
Ce lumineux mouvement artistique - dont on peut
encore aujourd’hui admirer plus de deux mille
monuments au Mexique – n’eut d’équivalent
que le déploiement de l’ordre ogival,
en Europe au X111e siècle. Fusionnel, aussi
authentiquement indien que chrétien, sur
une base architecturale hispanique, cet art exubérant
d’allégresse constitue la démonstration
incontestable du cœur nouveau et l’esprit
nouveau qui changèrent en joie créative
la sauvagerie sinistre de la civilisation aztèque.
Cependant, la première épopée
de l’évangélisation du Mexique
ne fut pas sans revers ni cuisantes déconvenues.
Dès 1529, frère Motolonia s’oppose
durement à la municipalité espagnole
de Mexico, qui spolie et exploite sans vergogne les
Indiens. Il saisit la première audiencia,
haute cour qui assure le gouvernement suprême
du Mexique. Celle-ci, présidée par
le conquistador Nuno de Guzman, se déshonore
en prenant contre toute justice, le parti des colons.
Frère Motolonia entre en résistance
avec la complicité de Cortès, tandis
qu’au Guatemala actuel, le dominicain Bartolomé de
Las Casas ne va pas hésiter à interdire
l’intrusion de tout colon espagnol et à créer
un petit état totalement dédié aux
Indiens, la Vera paz ( la Vraie Paix). En 1570, trente
ans après sa création, et vingt-cinq
ans après le retour en Espagne de Las Casas,
cet état devenu province comptait toujours
moins de cinquante résidents espagnols. Malheureusement,
les Indiens, restés païens, en avaient
profité pour attaquer les villages et massacrer
les néophytes chrétiens. De nouveau,
il fallu faire appel aux conquistadores pour les
protéger.
Mais voici qu’en 1532, l’abominable
Nuno de Guzman pénètre au Michoacan
et y sème la terreur, pillant, violant, tuant.
Il fait torturer et brûler vif le roi chrétien
tarasque, Francisco Caltzonzi, en l’inculpant
de sacrifices humains, à seule fin de s’approprier
les bijoux de sa couronne et les vingt-cinq jeunes
et ravissantes femmes qu’il avait conservées
selon l’usage polygamique toléré par
les religieux. Ces exactions provoquent la révolte
du peuple tarasque, et le rejet momentané du
christianisme assimilé à l’odieux
envahisseur. Frère Martin, abandonnant sa
mission, se précipite à Mexico pour
supplier son protecteur, Cortès, d’intervenir
pour mettre fin au scandale. Inutilement, car en
tant que président de l’audiencia, Nuno
de Guzman disposait de tous pouvoirs de justice.
Frère «martin, frère Motolinia
et le chef des «douze apôtres»,
Martin de Valencia, écrivent alors au roi
d’Espagne, Charles Quint, une pathétique
lettre de protestation, le suppliant de mettre un
terme aux crimes des colons sans foi ni loi, qui
s’embarquent pour le Nouveau Monde afin d’y
faire fortune le plus rapidement possible à n’importe
quel prix humain. 
LE LIVRE DES MERVEILLES MAME/PLON
pp. 530-532 (1ère
partie)
Suite et fin le mois prochain