1994,
une des pages les plus sombres de l’histoire
de notre humanité : le génocide
au Rwanda. Comment comprendre et expliquer pareille
horreur ? Réplique à l’attentat
meurtrier contre le président ? Tentative
de résister à l’envahisseur
formé en majorité de Tutsi ?
Obstination des irréductibles Hutus pour
se maintenir au pouvoir ? Hostilité séculaire
entre Hutu et Tutsi ? Pourquoi toute la population
du pays le plus chrétien du continent Africain participe-t-elle à ce
crime d’une violence inouïe? Quel sens
donner à l’événement
et quelle leçon en tirer ? A cette
fin, comme une façon de donner un sens à l’événement,
l’Oeuvre des Missions dominicaines a interviewé le
père Marius Dion, dominicain, missionnaire
au Rwanda depuis une quarantaine d’années.
OMD.-
Père Dion, après quarante ans
de vie missionnaire, comment interprétez-vous
cette page d’histoire dont vous fûtes
témoin aux premières loges si l’on
peut dire ?
M.D.-
Ce million de victimes sans compter les morts précédents et consécutifs à l’événement
interpellent fortement l’église et l’Ordre
des Dominicains. Même si les Dominicains n’ont
pas été objet de suspicion de la part
du gouvernement ou renvoyés comme tant d’autres
et beaucoup de membres du clergé, nous ne
pouvons être indifférents à cette
histoire, puisque tant des membres des familles de
nos frères Rwandais en furent victimes. Nous
n’avons perdu aucun frère dans ce massacre,
mais notre communauté doit rester vigilante
face aux risques de divisions.
OMD – Est-ce que cette guerre tribale entre
Tutsis et Hutus n’est pas quelque peu d’ordre
génétique, l’histoire de toujours
entre deux peuples héréditairement
séparés ?
M.D.-
Le mot génétique est un peu
fort. Des divisions ont toujours existées
entre les deux groupes impliqués, mais elles étaient
contrôlées, modérées.
Un système social pouvait alors assurer la
coexistence pacifique. Nombre de personnes se penchent
sur cet « holocauste » africain, nul
ne veut revivre l’histoire des parents. Le
passé et la tendance actuelle semblent démontrer
que des influences étrangères se sont
ajoutées aux facteurs internes dans cette
guerre fratricide. Et que dire alors de la quête
du pouvoir qui est ici comme partout ailleurs source
de richesses et de domination !
OMD.-
Comment rebâtir ce pays ? Est-ce
encore possible ? Quelle influence l’église
et l’Ordre des Dominicains peuvent-ils exercer
dans cette reconstruction ?
M.D.-
Ici comme ailleurs, l’église
n’est plus ce qu’elle était. Elle
a été sérieusement bouleversée,
interpellée dans sa pastorale et son évangélisation.
Nous, dominicains, nous n’échappons
point à ces questions… L’église
se réveille, veut mieux se situer dans la
vie sociale, politique et économique du pays.
Un effort a été entrepris. Il est étonnant
de voir le rôle plus important des laïcs,
de découvrir une vitalité nouvelle
et des besoins fondamentaux.
Notre
chapelle par exemple ne suffit plus à l’affluence
de chrétiens désireux de participer à nos
célébrations, quantité de gens
y prennent part dans la rue. Les chrétiens
ont davantage besoin de formation que de sacramentalisation.
Un seul souffle pour une ré-évangélisation
en profondeur anime présentement l’église
rwandaise et burundaise : le besoin de réconciliation
et d’une formation adéquate pour y arriver.
Cette purification de la mémoire est commencée
au niveau du clergé et des communautés
religieuses. Nombre de gens ont fait également
des démarches individuelles à cette
fin. L’église exerce tout de même
une certaine influence, les déclarations des évêques
ne tombent pas dans le vide, elles interpellent même
si elles ne déclanchent pas une action immédiate.
Comme dominicains, nous avons tout loisir de travailler
librement, et de seconder l’église dans
ses efforts pour se re-situer dans ses rapports avec
le nouveau gouvernement, une nouvelle politique,
je dirais même un nouveau pays. Mais pareille
ré-adaptation n’est pas chose facile.
OMD – Qu’est-ce que cela implique concrètement ?
Comme réussirez-vous à faire cohabiter
ensemble des ethnies historiquement divisées ?
M.D.-
Trouver des réflexes profondément
chrétiens dans le respect des droits de la
personne. Ceci assuré, nous pourrons coexister
ensemble même si nous n’allons pas jusqu’à nous
embrasser. Il importe au nom du Christ d’abattre
toutes les barrières entre nous, éviter
toute injustice, partager tous les mêmes droits.
Il y a eu durant le génocide, moult réflexes
chrétiens de la part de gens de groupes différents
qui se montrèrent capables d’aimer l’autre
comme présence du Christ. La fraternité,
l’entraide, la vie commune, l’accueil
de l’autre, c’est à cela que nous
devons concrètement arriver, et ce dans toutes
les couches de la société. A cette
condition seule, nous pourrons éviter un autre éclatement
de violence. Quelques étincelles jailliront
toujours, mais 1994, nous osons l’espérer,
ne reviendra jamais plus.
OMD.-
Nos jeunes frères dominicains semblent-ils
abonder et travailler en ce sens ?
M.D.- évidemment, subsistent encore même
chez nous quelques « sensibilités » différentes,
légitimes et même enrichissantes. Mais
on devrait pouvoir arriver à délivrer
la conscience de toute forme de ressentiment, même
chez des frères plus âgés. Nous
devrons travailler à tirer profit de la différence
non seulement physique et historique, mais non moins
sociale et psychologique. Ces différences
incontournables doivent se compléter et enrichir
l’entraide et la fraternité. Il reste
quand même beaucoup de points communs :
la langue, la culture, les coutumes, et entre nous,
le vie dominicaine et l’idéal évangélique.
OMD – Dans cet ordre de chose, beaucoup de
jeunes s’intéressent à la vie
dominicaine ?
M.D.- Les candidats à la vie dominicaine
ne manquent pas, mais restent le discernement, la
formation et la persévérance !
Après quelques années, on croirait à une
perte de motivation. Nombre quitte alors. Comment
détecter les causes ? La question peut
demeurer sans réponse tout comme au Canada.
Faut-il suspecter le confort, une absence de pauvreté volontaire et
une diminution de l’esprit missionnaire ? Même
si notre vie dominicaine s’efforce de demeurer
conforme à l’esprit de Dominique, il
demeure que les jeunes ont peine à s’y
intégrer à ce niveau.
Ceux
qui persévèrent et demeurent
parmi nous exercent une influence considérable
dans la reconstruction de la société rwandaise
et burundaise. Dans ce but d’exercer sur l’élite
intellectuelle et la jeunesse universitaire une influence
chrétienne et aider à reconstruire
la société, nos frères, si peu
nombreux qu’ils soient, tentent de monter un
projet. Outre la revue « Ethique et société » dont
l’objectif est d’analyser les contours
et la réalité de la société burundaise
et rwandaise - le premier numéro paru, augure
un bel avenir - un projet en particulier les retient.
Ils ont pour ce faire les compétences voulues
mais l’espace fait défaut.
C’est
au plan financier que tout achoppe. Il leur faudra
réaliser par étapes ce centre comprenant
une chapelle, des salles de réunions et des
bureaux. Cette infrastructure s’avère
de grande nécessité. L’Assemblée
générale du vicariat au mois d’août
devrait faire le point sur la réalisation
par étapes. Il faudra sans doute beaucoup
de sous, parce qu’en Afrique comme au Canada,
les terrains ne se donnent pas, il faudra en conséquence
trouver des bailleurs de fond pour acheter l’espace
disponible et construire les bâtiments pour
l’édification du projet. L’Oeuvre
des Missions dominicaines peut faire sa part incontestablement,
mais dans une mesure relative. C’est pourquoi,
il vous faudra sans doute intéresser et vendre à nos
bénévoles jusqu’ici très
généreux ce projet que je qualifierais
d’ « urgent ». Je ne saurais trop
remercier tous nos bienfaitrices et bienfaiteurs
qui, faisant le sacrifice de leur « nécessaire
pour vivre », nous ont aidés jusqu’à ce
jour et nous aideront à bâtir l’avenir. » 