Les trois hommes sont accueillis
par deux cardinaux, Mgr Zougrana et Mgr Gantin, ainsi
que par Mgr Benelli qui fait à Alfred l’honneur
suprême de l’asseoir sur le trône
pontifical en attendant le pape. Le cœur d’Alfred
bat à tout rompre. Quand Paul V1, presque aussi
frêle que lui, apparaît, tout de blanc
vêtu, les mains tendues, le vieillard se lève
pour se jeter à ses pieds. Le Saint-Père
l’arrête : « Oh non! Restez
assis! dit-il en français. Vous pourriez être
mon père! » Alfred obéit,
les larmes aux yeux.
Quel chemin parcouru! songe Alfred en embrassant l’anneau
du Saint-Père dont il retient la main pour
prolonger l’instant. En effet, quel chemin parcouru
pour cet enfant de paysans africains, ancien gardien
de chèvres devenu esclave d’une ethnie
ennemie, et qui, après son évasion,
trouva la foi auprès des Pères Blancs
qui l’avaient recueilli.
Le petit Alfred naît à
Da (près de Tougan) vers 1875. Il s’appelle
alors Diban Ki-Zerbo. Diban signifie « bon
talisman » et Ki signifie « chef »,
tandis que Zerbo veut dire « éclaireur,
guide ». Ce qu’il sera. Ses parents
élèvent du bétail, et lui-même
devient berger. Enlevé vers l’âge
de quinze ans, vendu, exploité, battu mais
insoumis, le jeune Alfred résiste à
tous les mauvais traitements et trouve le courage
d’échapper à ses maîtres
à trois reprises. La dernière est la
bonne.
Alfred recouvre la liberté
et la dignité grâce aux Pères
Blancs qui lui fournissent du travail, le gîte
et le couvert, sans contrepartie. Il est libre de
choisir son Dieu. Mais Alfred ne choisit pas, il est
élu. élu par la Sainte Vierge qui lui
apparaît comme une belle inconnue dans un songe,
et qu’il retrouve, statue éplorée
au regard si doux, dans l’église de la
mission de Ségou. Il comprend alors que la
route chaotique qu’il a empruntée est
la bonne, et s’emploie à mettre toute
son ardeur morale et sa force physique au service
des missions chrétiennes. Il n’a que
vingt ans. Les débuts sont difficiles, il sème
sur un terrain en friche et une terre aride, mais
Alfred est un homme d’espérance…
et de ressources! Tour à tour cuisinier, jardinier,
maçon, ébéniste, chasseur, infirmier…
mais aussi catéchiste. Il est d’une fidélité
sans faille à l’église. Attaché
à six missions successives, il devient le plus
ardent zélateur de la foi chrétienne,
allant porter la bonne parole de village en village
et, pendant plus de soixante-quinze ans, il amène
au baptême des centaines de convertis! Il se
marie deux fois. Sa première femme meurt en
couche. Il a de nombreux enfants tous élevés
dans l’amour de Dieu. Thérèse,
sa seconde femme, raconte comment, homme de charité,
Alfred ouvre sa porte et son cœur à tous
les nécessiteux et les malades partageant son
pain et se donnant à eux sans compter. « De
jour comme de nuit, partout ou il y avait de la détresse,
on venait le chercher, comme s’il était
un docteur. Il passait son temps à donner;
argent, cauris, habits, mil, riz, dolo, conseils…
à tout le monde : femmes, enfants, vieillards,
malades surtout. »
Ainsi cet homme de prières
a traversé le siècle, connu la captivité,
les guerres fratricides, les affres de la colonisation,
les blessures de l’indépendance et la
perte douloureuse de ses proches, sans jamais douter,
sachant donner aux autres l’amour qu’il
avait reçu de Dieu.
Il s’éteint le 5 juin
1980, au moment même ou Jean-Paul 11, en visite
à Ouagadougou, dans un Sahel en pleine sécheresse,
donne sa bénédiction au peuple burkinabé.
À la fin du cantique d’adieu, le souffle
lui manque. Après une vie de labeur, de charité
et de souffrance, mais aussi d’espérance,
il entre au Royaume des cieux, simplement, comme il
était venu sur terre. L’Afrique orpheline
de son père lui rendit un dernier hommage,
et pleura, tandis que les griots chantaient