Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 13 : Question à Dieu

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

 

Voilà un petit psaume particulier qui, en cinq versets (le verset du titre est habituellement omis dans la récitation) concentre une rare intensité. Dans la Bible, il y a des gens qui « osent » poser des questions à Dieu, et parfois des questions sérieuses et radicales. On n’a qu’à penser au livre de Job. L’auteur du petit Psaume 12 est aussi un de ceux-là.

2 Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier,
combien de temps me cacher ton visage ?
3 Combien de temps aurai-je l’âme en peine et le cœur attristé chaque jour ?
combien de temps mon ennemi sera-t-il le plus fort ?
4 Regarde, réponds-moi, Seigneur mon Dieu !
Donne la lumière à mes yeux, garde-moi du sommeil de la mort ;
5 que l’adversaire ne crie pas : « Victoire ! »
que l’ennemi n’ait pas la joie de ma défaite !
6 Moi, je prends appui sur ton amour ;
que mon cœur ait la joie de ton salut !
Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait.
(Traduction liturgique)

Texte

• Au v.1, le titre du psaume n’a rien de particulier : « Du maître de chant. Psaume. De David ». Ce titre est partagé par autres psaumes (cf. le premier verset des Ps 19-21 ; 31 ; 40 ; 41 ; 51 ; 64 ; 65 ; 68, etc.).
• Au v.3b l’hébreu porte seulement : « le cœur attristé chaque jour », alors que des manuscrits de la Septante grecque ajoute : « le cœur attristé, de jour et de nuit ».
• Au v.6 l’hébreu termine ainsi le psaume : « Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait », alors que la Septante grecque ajoute, pour balancer les vers : « Je louerai le nom du Seigneur, le Très-Haut », adopté dans quelques traductions modernes.

Genre littéraire

Il s’agit d’une supplication individuelle. Ce genre occupe à lui seul presque le quart du psautier (voir encore les Ps 5 ; 6 ; 7 ; 17 ; 22 ; 25 ; 26 ; 28 ; 31 ; 35 ; 36 ; 38 ; 39 ; 42 ; 43 ; 51 ; 54-57 et 17 autres). C’est là hélas l’expérience quotidienne : on se plaint plus qu’on ne jubile ! Les hommes de cette époque étaient soumis aux mêmes épreuves que nous : souffrances, maladie, deuil, guerre. Pour comprendre ces prières, il importe de se placer dans les perspectives de ces malheureux, dans le contexte religieux et social de l’époque. L’eschatologie, c’est-à-dire la foi dans la vie de l’au-delà, n’était pas encore développée et c’est donc uniquement sur la terre que chacun était récompensé ou puni. L’homme de la Bible considère la vie comme d’intensité variable : si on jouit de la santé, si l’on prospère avec sa femme et ses enfants, on vit pleinement. En revanche, la maladie, la douleur, l’adversité diminue cette vie et lui donnent un goût de mort. Voilà pourquoi, toute épreuve est comparée à une descente dans la fausse, à une sorte de mort. On considérait aussi les malheurs comme des punitions de Dieu pour les fautes. On cherchait donc naturellement dans l’aveu un moyen de désarmer la colère divine.

La supplication individuelle se déploie habituellement en quatre temps : 1- invocation du nom de Dieu ; 2- cri d’imploration ; 3- exposé de la situation, supplication ; 4- certitude de l’exaucement, espérance. C’est plus ou moins la structure du Ps 12 qui est constitué de trois strophes de deux stiques chacune : lamentation (v.2-3) ; supplication pour la fin de l’épreuve (v.4-5) ; abandon, confiance et louange (v.6). Selon un schéma classique, le psalmiste se plaint, supplie et s’abandonne finalement, plein de confiance en Dieu.

Commentaire

• v.2 La plainte angoissée du psalmiste reçoit une puissance émotionnelle accrue par la quadruple « Combien de temps ? » Cela traduit une grande lassitude, comme si l’auteur demandait sa libération depuis longtemps, sans l’obtenir… Les questions prennent l’allure de reproches à Dieu : à persister ainsi dans l’oubli de ses fidèles, il les laisse sombrer dans le désespoir. Dans un crescendo d’indignation émouvant, les phrases interrogatives font part au Seigneur de l’inquiétude en laquelle son refus apparent d’assistance plonge le plaignant, à l’instant même où il semble que ses adversaires vont l’emporter. Le texte juxtapose « Combien de temps, ou jusques à quand ? » avec « à jamais » (ces derniers mots malheureusement omis par la traduction liturgique), ce qui caractérise bien l’angoisse de quelqu’un dont la pensée oscille entre l’espérance et le désespoir. On peut soit détacher ces derniers mots de la phrase « Jusques à quand m’oublieras-tu ? Jusqu’à la fin ? » (BJ), ou bien les lire ensemble : « Jusques à quand Seigneur ? m’oublieras-tu toujours ? » (TOB).

En effet, cette dernière expression ajoute une note de désespoir dès le début du psaume. C’est dire que le silence prolongé du Seigneur a mis le comble à la déception et à la patience du psalmiste, parce qu’il n’a pas encore répondu à ses appels répétés. En effet, le Seigneur « cache sa face » lorsqu’il semble abandonner son peuple et ne plus répondre à ses prières (cf. Dt 31,17 ; 32,20 ; Ps 10,11 ; 27,9 ; 30,8 ; 44,25 ; 104,29 ; Is 8,17 ; 54,8 ; Jr 33,5 ; Mi 3,4). Cette expression relève de la théologie biblique, selon laquelle la grâce de l’Alliance avec Dieu consiste en un contact personnel avec lui et non dans un simple rapport extérieur ou cultuel.
• v.3 L’ennemi pourrait être n’importe qui : situation politique, sociale, affective, trouble psychologique, problème économique, désordre moral, problème de santé, sécheresse spirituelle. Le langage volontairement général du psaume le rend applicable à des situations diverses.

• v.4 « Illumine mes yeux ». La supplication, on le comprend, se fait impérieuse. Le psalmiste sollicite ce regard attentif, ce geste de compassion qu’il attend en vain depuis si longtemps… et qui, seuls, pourraient le rétablir dans la joie.

• v.6 Dans la finale, le psalmiste qui vient de prier avec tant d’intensité, passe avec sérénité et comme à son insu, de l’état de quasi désespoir à la confiance, à la joie, à la gratitude déjà. Il s’en remet à la seule bonté de Dieu, gage de son salut. Le mot hébreu hesed, traduit soit par « amour » soit par « fidélité », signifie les deux mots, c’est-à-dire un engagement amoureux contracté dans l’Alliance entre Dieu et Israël. Chose remarquable, le psaume s’achève sans qu’aucune demande de vengeance ne soit formulée à l’encontre des adversaires.

Enseignement

Le Ps 12 est un appel confiant dans la détresse. La détresse semble extrême et surtout menacer la foi du psalmiste. L’intensité dramatique du psaume est remarquable : l’auteur y passe de l’expression inquiète de sa détresse à l’expression fervente de sa prière, à l’expression paisible de son acte de foi. « On dirait des vagues qui se font de plus en plus petites, jusqu’à ce que la mer devienne calme » (F. Delitzsch). Cela fait penser à l’enseignement de Jésus sur la persévérance dans la prière. On n’a qu’à lire les passages suivants de l’Évangile : « Et bien moi, je vous dis : demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte » (Lc 11,9), ou même : « J’ai prié pour toi afin que ta foi ne sombre pas » (Lc 23,32. Voir encore Lc 11,5–8). Dans les tentations et les épreuves, dans les périodes de sécheresse, le croyant peut redire ce psaume avec la même confiance. Dans le malheur, il est normal d’éprouver de la lassitude et de se sentir abandonné, mais il faut le dire et le redire à Dieu, jusqu’à l’importuner (cf. Lc 18,1-8 « Jésus dit une parabole pour montrer à ses disciples qu’il faut toujours prier sans se décourager »).

Dans la liturgie

Dans la célébration de l’Office divin, le Ps 12 est récité le mardi I à l’heure médiane. Dans la célébration eucharistique, le Ps 12 est peu utilisé ; on le chante le mercredi de la 30e semaine du temps ordinaire, en réponse à Rm 8,26-30, ainsi que le 8 septembre, en la fête de la Nativité de la Vierge Marie, en réponse à Mi 5,1-4. Dans les deux cas, on chante les versets 4 à 6, c’est-à-dire qu’on ne lit jamais en liturgie les questions posées à Dieu aux versets 2-3.

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