Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 83 (82) : Les ennemis se coalisent contre Israël et contre Dieu

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

Nous terminons notre longue collaboration à la chronique « Le Psalmiste » avec un psaume difficile, mal connu et mal aimé, au point qu’il est complètement omis en liturgie. On comprend que les collaborateurs de notre chronique l’aient gardé pour la toute fin… En effet, il s’agit d’un psaume « imprécatoire », c’est-à-dire qui souhaite des malheurs aux ennemis, ce qui rend les croyants d’aujourd’hui mal à l’aise. Depuis que la liturgie des Heures se célèbre en langues modernes et n’est plus réservée aux clercs, il a été décidé d’omettre les versets imprécatoires de certains psaumes. Dans cette optique, trois des 150 psaumes ont été complètement omis (Ps 58; 83; 109).

Le Ps 83 énumère dix peuples voisins dont les relations avec Israël ont presque toujours été mauvaises. A-t-il été écrit en référence à un événement historique précis? Les avis sont partagés. À cause du grand nombre d’ennemis et de la mention de l’Assyrie, la plupart des commentateurs croient que l’auteur ne vise aucune situation historique particulière et que la liste des ennemis symboliserait l’éternelle hostilité des nations contre Israël. D’autres y voient une coalition réelle, du temps de la monarchie, impossible cependant à identifier parce qu’il est difficile d’imaginer une situation dans laquelle tant d’ennemis se seraient coalisés contre Israël. De plus, un problème chronologique surgit puisque ces nations n’ont pas toutes existé en même temps. Il faut aussi évaluer l’implication des deux positions. S’il s’agit du thème général de l’hostilité des nations, la situation n’est pas urgente et le « salut » souhaité peut être assez théorique. Mais s’il s’agit d’un danger réel, le psaume reçoit une charge émotive supplémentaire.

Le psaume prend l’allure d’un chant de guerre contre les ennemis de la nation. Si le thème n’a rien d’original, il est traité ici avec une vigueur particulière, voire une violence, qui dérange. Mais il ne faut pas trop s’en scandaliser; il faut plutôt replacer le psaume dans le contexte du monde ancien dans lequel les divinités étaient loin d’être toutes pacifiques. Il faut quand même souligner un sens de la justice selon lequel le « salut » n’est pas une vague notion spirituelle mais une situation humaine et historique urgente qui requiert une action divine.

Le genre littéraire du psaume est une lamentation collective, dont il ne retient, cependant, que les deux premières étapes : la lamentation et la supplication. On propose la structure suivante :
• Appel à Dieu (v. 2)
• Premier temps : lamentation (v. 3-9)
Le projet des coalisés (v. 3-5)
La liste des coalisés (v. 6-9)
• Deuxième temps : supplication et malédictions (v. 10-19)
La liste des victoires de Dieu (v. 10-13)
Le jugement cosmique de Dieu (v. 14-16)
Le jugement moral de Dieu (v. 17-19).

Commentons les versets. Le v. 1 n’est que le titre (« Psaume. Cantique d’Asaph »). Le v. 2 est un appel à Dieu. Ce qui le motive est classique, le « silence de Dieu », signe de son inaction, de son apparente indifférence. Il y a un paradoxe intéressant entre le silence de Dieu et les « ennemis qui grondent ». Dans ce verset, les ennemis d’Israël sont les propres ennemis de Dieu, eux qui « lèvent la tête » comme dans un mouvement d’orgueil. Comme au v. 6, le psalmiste souligne que, à travers Israël, c’est Dieu lui-même que vise la haine des ennemis.

Premier temps : lamentation (v. 3-9)
Le projet des coalisés (v. 3-5). Les ennemis d’Israël et de Dieu apparaissent au v. 3, ils intriguent contre Israël (v. 4, littéralement « contre ton trésor », c’est-à-dire « les tiens ») au point de vouloir le « retrancher d’entre les nations » (v. 5). Selon la façon de voir des Anciens, les ennemis d’Israël sont aussi considérés comme les ennemis de Dieu puisque c’est lui qui a donné le pays aux fils d’Israël (Dt 26,5-9; Jos 14,2-13) et en garantit les frontières qui sont, de ce fait, inamovibles (Dt 19,14; 27,27; Jb 24,2; Pr 22,8; 23,20; Os 5,10). Tout acte qui menace ce don est donc considéré comme un acte contre Dieu.

La liste des coalisés (v. 6-9). Une liste de pays permet d’enraciner la menace dans le concret, de ne pas en faire une idée abstraite qui, du coup, pourrait être considérée comme négligeable. Le nombre des pays ennemis impressionne – il y en a dix –, multipliant ainsi la puissance des ennemis. Il y a un certain ordre dans la liste : d’abord les peuples de l’est, puis ceux de l’ouest, en remontant du sud au nord.

Les Édomites, peuple frère mais ennemis héréditaires d’Israël, descendants d’Ésaü frère de Jacob, habitant le sud de la mer Morte (Gn 25,19-34).
Les Ismaélites, descendants d’Ismaël, fils d’Abraham et d’Agar, qui sont des nomades arabes (Gn 16,3-16).
Les Moabites, dont le territoire s’étend à l’est de la mer Morte (Gn 19,30-38).
Les fils d’Agar, semi-nomades, habitant le désert à l’est de Moab et d’Ammon.
Guébal, tribu arabe du sud de la mer Morte, dans le voisinage de Pétra.
Les Ammonites, tribu araméenne de Transjordanie (Gn 19,30-38).
Les Amalécites, l’une des plus anciennes tribus nomades ennemies d’Israël, dans le désert du sud, le Néguev (Ex 17,8-16).
Les Philistins, résidants des bords de la Méditerranée.
Les habitants de Tyr, ville importante de la Phénicie.
Les Assyriens dominèrent l’Orient ancien autour de 850 à 605 avant notre ère. C’est la seule mention d’un des grands empires. Les fils de Lot (v. 9) sont Ammon et Moab dont on a déjà parlé.

On ne sait quelle importance accorder à l’absence de l’Égypte, ennemi juré d’Israël depuis toujours. Ceux qui voient dans la liste l’idée générale de l’hostilité contre Israël suggèrent que la liste des ennemis pouvait être flexible, s’allongeant ou se raccourcissant selon les situation concrètes.

Deuxième temps : supplication et malédictions (v. 10-19)
Les victoires de Dieu (v. 10-13). Parce que l’action divine est la même à travers les âges et que le passé est garant du futur, le psalmiste demande à Dieu d’infliger aux ennemis d’aujourd’hui le châtiment qu’il infligea jadis aux ennemis du passé. L’auteur évoque l’époque des juges sans doute parce que le psaume reflète une menace d’intégrité territoriale, comme les guerres du temps des Juges défendaient l’intégrité du territoire d’Israël menacé. Plus précisément, il y a des allusions à Jg 7–8, l’épisode de Gédéon contre les Madianites (aussi Is 9,3). Sissera et Yabin sont le roi et le général de Haçor, vaincus par Débora au torrent du Qissôn (Jg 4–5; 1 S 12,9). Oreb et Zéèb sont des chefs madianites vaincus par Gédéon (Jg 7,25; 8,3); Zéba et Salmuna seraient deux rois madianites poursuivis par Gédéon dans la région du mont Tabor (Jg 8,5-28; 9,17). Au v. 11, « servir de fumier pour la terre », signifie sans doute pourrir sur le sol, sans sépulture (Jr 8,2; 9,21). Il s’agissait du pire malheur pouvant frapper un humain, et, pour un ennemi, un manque total de respect, une absence absolue de dignité (Dt 28,26; 1 R 14,11; Ps 79,2; Qo 6,3; Jr 7,33; 16,4; Éz 29,5).

Le jugement cosmique de Dieu (v. 14-16). Dieu maître de l’histoire est aussi maître de la création. Sa maîtrise sur l’une est signe de sa maîtrise sur l’autre; sa victoire sur l’une est signe de sa victoire sur l’autre. Ici, le psalmiste demande donc à Dieu de déchaîner contre les ennemis les forces de la nature. Au v. 14, il s’agit du fort vent qui soulève la menue paille, comme lors du battage du blé pour séparer le grain plus lourd de la paille. Le psalmiste attend de la colère divine le même effet de dispersion et de destruction à l’égard des ennemis que celui du vent sur l’aire à blé. Qu’ils tourbillonnent dans le vent comme la menue paille (Ps 1,4; Jb 21,18; Is 17,13). Qu’ils disparaissent comme les forêts et les montagnes boisées dévorées par le feu (v. 15). Qu’ils soient poursuivis par les ouragans et épouvantés par les orages (v. 16). Les v. 14-16 se correspondent structurellement :
Vent qui emporte (v. 14)
Feu qui dévaste (v. 15a)
Feu qui dévaste (v. 15b)
Vent qui emporte (v. 16).

Le jugement moral de Dieu (v. 17-19). Le psalmiste demande que, dans leur échec, les ennemis d’Israël soient contraints de discerner l’action de Dieu en faveur de son peuple ainsi que sa suprématie universelle. Le but des jugements de Dieu, c’est aussi que les ennemis, honteux, cherchent le Seigneur. À cause du v. 18, il est douteux que ce souhait aille jusqu’à la conversion des ennemis. Sous la contrainte, on peut s’incliner de mauvaise grâce.

Il faut dire quelque chose ici d’un problème spécial. La malédiction ou la violence dans la l’Ancien Testament a toujours été une difficulté pour les croyants chrétiens. Il faut comprendre que la malédiction ou prière d’imprécation contre les ennemis faisait partie de la culture et de la religion des peuples anciens. Les relations difficiles avec les peuples voisins s’entrevoyaient comme objet d’une action tout autant divine que politique (Nb 22–24), comme on peut voir dans les oracles contre les nations qui se trouvent, comme une partie bien définie, dans la plupart des livres prophétiques.

Dans ce contexte, la relecture chrétienne apparaît presque impossible! Un des trucs développés par la tradition chrétienne dans des cas semblables a été de spiritualiser. Parfois, c’est la seule solution possible. De cette manière, les ennemis historiques deviennent le mal sous toutes ses formes, qui attaque ou menace la vie chrétienne. Certains auteurs spirituels ont été jusqu’à établir des correspondances entre divers vices ou vertus et les peuples de la liste. Selon cette manière de voir, le psaume pourrait se réciter en pensant aux ennemis de la foi et / ou de l’Église qui, depuis toujours, s’acharnent pour les détruire. Bien évidemment, il faut faire preuve de prudence dans cette ligne interprétative afin d’éviter de tomber dans le personnel ou dans une agressivité que, justement, on dénonce chez les autres. Il reste que l’établissement du règne de Dieu et la prédication de l’évangile sont un véritable combat et qu’il y a de l’opposition.

Saint Augustin a appliqué ce psaume au Christ qui a commencé par se taire et se laisser juger, mais qui ne se taira plus quand il viendra juger le monde. Grâce à des étymologies ingénieuses, il ira jusqu’à identifier les ennemis de Dieu et du Christ. Certains Pères, comme saint Jérôme, ont voulu voir dans le psaume une prière pour la conversion des ennemis, mais, pour en arriver là, il faut ne pas avoir bien lu notre psaume!

Hervé Tremblay, o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

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