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Le Psaume 133 : Joies de la vie fraternelle

Imprimer Par Hervé Tremblay

Les membres des communautés religieuses aiment bien cette boutade. Lorsqu’il y a quelque chose de la vie fraternelle qui les irrite, quelque chose de drôle ou de bizarre au sujet d’un de leurs frères ou d’une de leurs sœurs, il s’écrient : « Ecce quam bonum et quam jucundum ». Ce sont les premiers mots en latin du psaume 133 que nous présentons aujourd’hui, le psaume sur la vie fraternelle.

1 Oui, il est bon, il est doux pour des frères
de vivre ensemble et d’être unis!
2 On dirait un baume précieux,
un parfum sur la tête,
qui descend sur la barbe, la barbe d’Aaron,
qui descend sur le bord de son vêtement.
3 On dirait la rosée de l’Hermon
qui descend sur les collines de Sion.
C’est là que le Seigneur envoie la bénédiction,
la vie pour toujours.

Le Ps 133 est l’avant-dernier chants des montées (Ps 120–134). Dans ce contexte, on comprend qu’il vante le bonheur des Israélites venus en pèlerinage à Jérusalem, où ils sentent plus qu’ailleurs qu’ils sont frères. On a aussi suggéré qu’il ferait plutôt référence aux liens fraternels qui unissaient dans le temple les prêtres et les lévites. D’autres, enfin, pensent à la défense de la famille de type patriarcal. Il y aurait donc une interprétation familiale, nettement minoritaire, et une interprétation sacerdotale et de pèlerinage, majoritaire à cause du titre et des comparaisons utilisées. On classe généralement le poème parmi les psaumes de sagesse, dans lesquels un proverbe initial sous forme exclamative sur un aspect de la vie humaine est par la suite expliqué.

Quant à la structure, la déclaration initiale (v. 1) est suivie de deux comparaisons de teneur cultuelle unies par le verbe « descendre » : le parfum précieux, référence au sacerdoce, (v. 2) et la rosée sur le mont Sion, référence au temple de Jérusalem (v. 3a), le tout terminé par une déclaration finale (v. 3b) évoquant la bénédiction divine « descendant » sur ceux qui vivent ensemble dans l’harmonie.

Au v. 1, la particule exclamative initiale attire l’attention sur ce qui va être évoqué et correspond au latin ecce, à l’italien ecco, ou à l’anglais behold, qui n’a pas vraiment d’équivalent en français. On le traduit par « voyez ! » ou « oui ! », ou encore on ne retient que le point d’exclamation. La question exposée concerne un élément fondamental de l’anthropologie biblique et universelle : l’être humain est fait pour vivre en société, en communauté, où il trouve son épanouissement et son bonheur. Les deux adjectifs « bon » et « doux » indiquent les dimensions de la fraternité entre les membres d’une communauté familiale ou d’une plus grande assemblée ecclésiale. L’auteur utilise le terme de comparaison deux fois pour insister (ce qui, encore une fois, n’est pas rendu par la traduction liturgique) : « comme il est bon et comme il est doux ». Le psaume insiste non seulement sur le vivre ensemble mais sur l’unité. On peut bien vivre côte à côte sans conflit mais ce n’est pas assez, encore faut-il l’union des esprits et des cœurs. On sait combien il est difficile de vivre ensemble en groupe; si on peut le faire dans la paix, l’harmonie et l’unité, c’est admirable.

Les v. 2-3a comportent deux comparaisons typiquement sémitiques : le baume ou parfum précieux et la rosée de l’Hermon. La première comparaison, au v. 2, permet à l’auteur de répéter encore le mot « bon », comme au v.1 : « Oui, il est bon… c’est comme un bon parfum ». Aujourd’hui personne ne songerait à comparer l’amour fraternel à un parfum répandu sur la tête! Cette image n’a rien d’agréable pour nous, au contraire ! Mais si le spectacle de l’huile dégoulinant sur une barbe ne nous est guère ragoûtante, l’auteur du psaume avait un point de vue différent. C’est surtout l’odeur et la signification du geste qui l’intéressait. Il pensait à rapprocher fraternité et parfum précieux. Dans l’Orient ancien, comme aujourd’hui encore, on aimait les parfums et les huiles aromatisées. On n’a qu’à penser à l’encens de nos célébrations liturgiques qui vient généralement de ces régions. Quiconque a visité un souk en orient sait très bien que son nez célèbre autant que ses yeux… Pour l’auteur, aucune autre image ne pouvait mieux célébrer les joies de l’amour fraternel. En effet, le parfum est aussi signe d’hospitalité, de cordialité, d’affection, d’ambiance enivrante, de joyeuse exaltation (Ps 23,5; 92,11; Qo 9,8; Ct 1,3; Am 6,6; Lc 7,46). Il faut encore se souvenir que l’hygiène des sociétés anciennes, surtout là où il y a peu d’eau, n’était pas la nôtre. On est loin de notre société qui interdit le parfum parce qu’il dérange, parfois avec raison (par exemple ce règlement municipal dans les lieux publics de certaines villes « No scent makes good sense »).

Il y a plus. Le parfum évoque aussi la consécration royale et sacerdotale. Si les rois recevaient l’onction déjà à une époque très ancienne (1 S 10,1; 16,1-13; 1 R 1,39; 2 R 9,6; 11,12), c’est à partir de la période postexilique que le grand prêtre la reçut aussi (donc le psaume doit être daté de cette période). Le psalmiste entrevoit l’image d’Aaron, ancêtre de la classe sacerdotale, consacré par l’onction d’huile sur sa tête (Ex 29,7; 30,22-33; Lv 8,2.30; 21,10), descendant sur ses habits et sur sa barbe et embaumant l’environnement. Rappelons que tous les hommes de l’Orient ancien portaient la barbe (Lv 21,5) qui était un signe de beauté et de virilité (1 S 10,1-5; 2 S 19,25), de respect et de dignité (2 S 20,9). Le mot « vieillard » en hébreu est d’ailleurs un dérivé du mot « barbe ». Dans la logique de la comparaison, il faut comprendre ici que, comme l’huile qui se répand, la vie fraternelle se diffuse de proche en proche. Si on veut pousser la comparaison plus loin (trop loin?), la vie fraternelle dans l’unité aurait quelque chose de sacré, voire de sacramentel.

La deuxième comparaison se trouve au v. 3. Dans un pays aride et chauffé par le soleil, la rosée du ciel est signe de vie, synonyme de la pluie (Gn 27,28; Dt 32,2; 33,13.28; 1 S 1,21; Jb 38,18; Pr 19,12; Is 45,8; Os 14,6; Mi 5,6). La science des Anciens croyait que la rosée descendait des cieux sur les hautes montagnes où elle était recueillie dans des réservoirs et d’où elle descendait, la nuit, dans les régions plus basses. L’Hermon est la montagne la plus élevée d’Israël, culminant à 2760 mètres, avec des neiges éternelles, à la limite nord du pays. Toutefois, puisque l’Hermon se trouve à 200 km de Jérusalem, on imagine mal la rosée arrivant de son sommet jusqu’à la ville sainte! On a donc suggéré que ce soit une expression proverbiale selon laquelle toute rosée serait une « rosée de l’Hermon » comme nos cerises sont des « cerises de Paris » ou nos choux des « choux de Bruxelles ». Il reste qu’on est dans l’ordre métaphorique et non pas géographique. Ici la riche rosée de l’Hermon fertilise tout le pays. La rosée, comme l’eau, est symbole universel de vie et de fertilité. Ainsi l’amour fraternel est la rosée de la vie nationale; l’amitié et l’union des frères autour du même Dieu dans le culte est comme une rosée efficace et féconde qui pénètre toute la vie du pays.

Le v. 3b comporte la déclaration finale établissant un lien avec les comparaisons précédentes. En effet, la dernière phrase du poème commence par un « car » (qui n’est pas traduit par la version liturgique) : « Car c’est là que le Seigneur envoie la bénédiction, la vie pour toujours » établissant un rapport entre les deux comparaisons et l’affirmation finale. « C’est là » se réfère à la place spéciale de Jérusalem et du temple dans l’économie religieuse juive. De Sion et de la fraternité descend la bénédiction divine qui est source de vie. C’est là que Dieu habite de façon spéciale dans le temple et de là qu’il bénit son peuple qui l’y rencontre. Le psalmiste pensait sans doute à une longue et heureuse vie sur terre, mais en relecture on peut penser à la vie éternelle.

Même si le Ps 133 n’est jamais cité dans le Nouveau Testament et malheureusement peu utilisé dans la liturgie (une seule fois dans le psautier de quatre semaines de la Liturgie des Heures, le 4e vendredi à l’heure médiane), il est peu d’autres psaumes dont la relecture chrétienne soit aussi facile. On pense à l’importance du thème de l’amour fraternel dans le Nouveau Testament (Mt 18,15-22; 1 P 2,17; 3,8-9), surtout la littérature johannique (Jn 13,34-35; 15,12.17; 1 Jn 2,8-11; 3,11-20; 4,12) et la théologie paulinienne (Rm 12,10; 13,8; 1 Co 1,10; Ép 4,2-6; 1 Th 4,9). Jésus fait même de l’amour fraternel la condition de crédibilité de la foi chrétienne. La liturgie du jeudi saint et le chant de l’Ubi caritas s’en inspirent. Aussi, les premiers croyants sont décrits dans les Actes des apôtres avec un seul cœur et une seule âme (Ac 2,44; 4,32).

Le Ps 133 n’a rien perdu de son actualité. La vie fraternelle peut prendre des noms nouveaux et des formes nouvelles, elle ne meurt pas. Vu que le psaume voit l’amour comme une consécration, une immersion dans le divin, il ouvre des horizons illimités. Quand nous sommes tous unis dans l’amour, dans la foi et dans le culte, il semble que le temps s’arrête et que la Sion terrestre cèle le pas à la Jérusalem céleste. Malgré l’étrangeté des comparaisons, le psaume est donc fort utile pour aujourd’hui. Alors que la famille n’existe pratiquement plus, que les sociétés s’individualisent, que l’Église est en crise, il est bon de se rappeler le pouvoir vivifiant et fertilisant de la fraternité humaine surtout lorsqu’elle est vécue en communauté et en Église.

Fr. Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

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