Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

16e Dimanche du temps ordinaire. Année A.

Imprimer Par François-Dominique Charles

La moisson promise sera abondante au milieu de l’ivraie

Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ.
Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla.
Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi.
Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ? ‘
Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela. ‘ Les serviteurs lui disent : ‘Alors, veux-tu que nous allions l’enlever ? ‘
Il répond : ‘Non, de peur qu’en enlevant l’ivraie, vous n’arrachiez le blé en même temps.
Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, rentrez-le dans mon grenier. ‘ »
Il leur proposa une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a semée dans son champ.
C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches. »
Il leur dit une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à du levain qu’une femme enfouit dans trois grandes mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »
Tout cela, Jésus le dit à la foule en paraboles, et il ne leur disait rien sans employer de paraboles,
accomplissant ainsi la parole du prophète : C’est en paraboles que je parlerai, je proclamerai des choses cachées depuis les origines.
Alors, laissant la foule, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. »
Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ;
le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais.
L’ennemi qui l’a semée, c’est le démon ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.
De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde.
Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous ceux qui font tomber les autres et ceux qui commettent le mal,
et ils les jetteront dans la fournaise : là il y aura des pleurs et des grincements de dents.
Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Celui qui a des oreilles, qu’il entende !

De l’ivraie, il y en a partout dans notre monde, et pas seulement dans les champs. En ces jours, où on se souvient en France de « la rafle du Vel’ d’hiv. » qui eut lieu en 1942 et qui se prolongea par la déportation de 13000 Juifs, comment ne pas évoquer cette ivraie que fut le nazisme ? Les attentats qui ne cessent d’ensanglanter la population civile d’Iraq sont un autre genre d’ivraie. En Afrique, il y a l’ivraie de la pauvreté et aussi celle du sida. Les mécanismes de corruption qui faussent toutes les relations humaines et qui sont présents partout de manière endémique, voilà encore de l’ivraie bien difficile à vaincre quand elle s’est installée.

En ce temps de moisson, on ne voit plus beaucoup d’ivraie ou d’autres mauvaises herbes dans les champs : les traitements chimiques sont devenus très efficaces mais sommes-nous si sûrs qu’ils soient inoffensifs ? Au temps de Jésus, on ne traitait pas les cultures : le blé était entièrement biologique et l’ivraie poussait au milieu. Même si la manière de cultiver a quelque peu changé en 2000 ans, l’image de la moisson reste aujourd’hui encore très suggestive pour exprimer le Royaume de Dieu qui advient avec la présence de Jésus et malgré tout ce qui s’y oppose.

Pour produire du blé, il faut du temps. Jésus veut nous apprendre qu’il faut du temps pour que le Royaume de Dieu progresse en ce monde. Comme il faut du temps pour passer de l’étape des semailles à celle de la récolte. Jésus insiste sur ce point avec les autres paraboles : il faut du temps pour que la toute petite graine de moutarde qui a été semée devienne un très grand arbre. De même encore, il faut du temps pour que le levain enfoui dans la pâte la fasse lever. Le très beau passage du livre de la Sagesse nous apprend que Dieu est très patient envers toute chose et qu’il accorde le temps de la conversion à ceux qui ont péché.

Si Dieu lui-même est « lent à la colère et plein d’amour » comme le dit le psaume 85, s’il est patient avec les hommes, nous n’avons pas à être impatients ni avec nous-mêmes, ni avec les autres. Nous voyons trop l’ivraie qu’il faudrait arracher chez les autres. Peut-être aussi que nous désespérons en voyant l’ivraie que nous n’arrivons pas à enlever en nous même. Nous voyons toujours trop le négatif et pas assez ce qui surgit de beau là où tout va mal. Si nous prenons au sérieux l’enseignement de Jésus, il nous faut apprendre à vivre en acceptant que l’ivraie persiste au milieu du bon grain. Il nous faut accepter cette situation avec patience et laisser Dieu lui-même agir et faire le tri quand le moment sera venu. La vie chrétienne est un combat pour la croissance du bon grain mais ce n’est pas une extermination de l’ivraie par tous les moyens.

La stratégie de Dieu ne consiste pas à arracher ce qui est mauvais. Le mal sera détruit au terme. Jésus vient déposer la puissance du bien dans un monde où règnent les puissances du mal qui s’opposent à lui. Le Royaume, c’est la croissance du bon grain malgré la présence de l’ivraie. C’est même la victoire de la croissance du blé au milieu de l’ivraie. Dans la parabole, l’ivraie ne peut pas étouffer le bon grain ! Jésus est le grain de blé jeté en terre. C’est lui qui est la puissance de vie et qui est capable de vaincre les ivraies les plus denses. N’est-il pas vrai qu’au milieu de l’horreur nazie ont levé de belles fleurs du Royaume comme celles du Père Maximilien Kolbe, d’Edith Stein, et combien d’autres connues de Dieu seul. Dans l’horreur de l’occupation nazie, il y a eu tant de « justes » ! Eugène Ionesco fait dire au Père Maximilien Kolbe dans le Bunker de la faim : « Cet enfer pourrait se muer en grâce si vous commenciez dès maintenant à vous aimer comme Dieu vous aime, malgré tout. »

Le bon grain et l’ivraie poussent ensemble dans le même champ, dans la même terre, indissociables. Les frontières entre bien et mal ne sont pas facilement traçables par les hommes : elles traversent le monde et le divisent, elles traversent nos vies, elles nous traversent et nous divisent. Dans le Royaume, il est impossible de séparer les parfaits des pécheurs. « N’essayez pas d’arracher l’ivraie de peur de déraciner le blé ! » C’est pourquoi Jésus vient manger à la table des pécheurs. Le Royaume, c’est Dieu qui sème dans la terre des pécheurs, c’est Dieu qui plante là où la terre est desséchée, stérile, en friches. Le Royaume c’est Dieu qui récolte dans un champ envahi par l’ivraie. Patience, semble dire le Christ dans sa parabole. Le Royaume est le lieu de la croissance lente. Le Royaume relève d’une mystérieuse fécondité, enfouie, presque invisible. Le Royaume relève des lois de la fécondité et non de celles de l’efficacité.

Pour produire le blé, il faut que le grain soit enfoui dans la terre ; pour produire la pâte, il faut que le levain soit enfoui dans la farine. Le Royaume, c’est ce qui est enfoui dans la pâte humaine, dans le champ du monde. Une puissance de vie qui est seule capable de vaincre toutes les résistances et les oppositions sans rien détruire de ce qui est bon dans chaque être et dans le monde. Cette puissance, c’est l’Esprit Saint que Jésus nous a donné. C’est l’Esprit qui vient au secours de notre faiblesse, qui intercède pour nous et qui nous permet de faire ce que Dieu veut. Faire ce que Dieu veut, faire ce que Dieu aime, faire la volonté de Dieu : c’est cela la venue du Royaume caché dans l’épaisseur de notre pâte et de notre terre humaines.

Le mot grec que l’on traduit en français par « ivraie » est « zizanion » : c’est de cette parabole que vient l’expression « semer la zizanie ». Le Christ, semé en terre, mis au tombeau, est une semence de réconciliation, de pardon et de communion d’une fécondité étonnante. Dans la terre de nos vies, le Royaume est présent chaque fois que nous posons des gestes qui favorisent la réconciliation et la communion entre les hommes. Au terme de nos vies, Dieu saura ramasser le bon grain de la charité et brûler la mauvaise herbe de la zizanie. Le Royaume c’est le temps laissé pour la croissance de l’amour dans nos vies et dans le monde. C’est le temps de la patience et de l’espérance de Dieu. C’est le temps de l’action secrète de l’Esprit. Un temps donné pour la croissance discrète des fruits lentement mûris que Dieu veut récolter dans nos existences humaines.

Car la force de l’Esprit est capable de transformer en profondeur à la fois nos propres vies et l’humanité entière. Semée dans la plus grande discrétion, enfouie et cachée au plus intime de la pâte, elle agit et travaille patiemment en tous ceux qui se laissent conduire par cet Esprit de Dieu qui est sans cesse à l’œuvre comme le sont ces poussées géologiques profondes qui sont capables soudain de bousculer les continents et les plus hautes de nos montagnes. Nous sommes dans le temps de la croissance du Royaume qui a été semé au milieu de nous et en nous. Laissons-nous conduire par l’Esprit et faisons confiance à Dieu qui, comme le dit le livre de la Sagesse, a pénétré ses fils d’une belle espérance. La moisson promise sera abondante.

Frère François-Dominique CHARLES, o.p.

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