Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

3e Dimanche du Carême. Année A.

Imprimer Par François-Dominique Charles

C’est en donnant que l’on reçoit !

Jésus arrivait à une ville de Samarie appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph,
et où se trouve le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était assis là, au bord du puits. Il était environ midi.
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. »
(En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter de quoi manger.)
La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » (En effet, les Juifs ne veulent rien avoir en commun avec les Samaritains.)
Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond ; avec quoi prendrais-tu l’eau vive ?
Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
Jésus lui répondit : « Tout homme qui boit de cette eau aura encore soif ;
mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle. »
La femme lui dit : « Seigneur, donne-la-moi, cette eau : que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. »
La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari,
car tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari : là, tu dis vrai. »
La femme lui dit : « Seigneur, je le vois, tu es un prophète. Alors, explique-moi :
nos pères ont adoré Dieu sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut l’adorer est à Jérusalem. »
Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père.
Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons, nous, celui que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père.
Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »
La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
Jésus lui dit : « Moi qui te parle, je le suis. »
Là-dessus, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que demandes-tu ? » ou : « Pourquoi parles-tu avec elle ? »
La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens :
« Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Messie ? »
Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers Jésus.
Pendant ce temps, les disciples l’appelaient : « Rabbi, viens manger. »
Mais il répondit : « Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. »
Les disciples se demandaient : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? »
Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre.
Ne dites-vous pas : ‘Encore quatre mois et ce sera la moisson’ ? Et moi je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs qui se dorent pour la moisson.
Dès maintenant, le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit avec le moissonneur.
Il est bien vrai, le proverbe : ‘L’un sème, l’autre moissonne. ‘
Je vous ai envoyés moissonner là où vous n’avez pas pris de peine, d’autres ont pris de la peine, et vous, vous profitez de leurs travaux. »
Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause des paroles de la femme qui avait rendu ce témoignage : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. »
Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Il y resta deux jours.
Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de ses propres paroles,
et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons maintenant ; nous l’avons entendu par nous-mêmes, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »

COMMENTAIRE

Bien avant que ne soit élevé le scandaleux mur de béton qui sépare aujourd’hui Israéliens et Palestiniens, avec un groupe de pèlerins, nous nous sommes mis en marche à l’aurore pour monter à travers le désert de Juda jusqu’à Jérusalem… C’était un merveilleux matin et nous le goûtions en silence. Nous sommes arrivés soudain à proximité d’un très beau puits, alors que le soleil se levait. J’invitai tout le monde à s’asseoir. Je savais que c’était l’heure où les femmes d’un campement bédouin tout proche allaient venir puiser…

Je demandai instamment de ne sortir aucun appareil photographique. J’invitai à vivre pleinement les instants qui allaient suivre. Je ne me doutais pas qu’ils allaient être exceptionnels. Nous étions assis autour du puits. Il était environ 7 heures. Une femme bédouine approcha, toute voilée de noir, accompagnée d’un âne qui portait deux bidons sur son dos. Je saluai la femme en arabe : Sabbah el kheir ! Elle répondit. Puis, en silence, elle puisa l’eau et remplit les bidons. La lumière du soleil atteignit cette femme habillée de noir. On n’entendait que le bruit du seau lancé dans le puits et le bruit de l’eau versée dans les bidons. Quelques oiseaux s’étaient approchés, profitant des gouttes perdues.

Tout à coup, la femme se tourna vers nous et proposa de l’eau à boire. Elle tendit un récipient rempli d’eau avec un visage souriant. Comment résister à ce geste qu’aucune parole n’accompagna. Geste de gratuité, d’accueil, d’offrande. La plupart d’entre nous but sans même se demander si l’eau était potable…

Ces moments passés au puits, de l’avis de tous les membres du groupe, ont été les plus forts de tout le pèlerinage. Cette femme fut pour nous comme la Samaritaine… et nous étions à la place de Jésus… Il nous manquait l’eau vive pour la lui offrir… Mais qui sait, si secrètement, l’eau vive n’a pas jailli en elle. Ces moments ne se photographient pas, ils se vivent et s’inscrivent à tout jamais dans la mémoire du cœur. Extraordinaires instants où nous étions éclaboussés par la joie de donner et par la joie de recevoir. Sommes-nous encore prêts à recevoir ? Sommes-nous encore capables d’ouvrir nos mains pour que quelqu’un ait la joie des les remplir ?

« Donne-moi à boire ! » demande Jésus. Nous sommes un peu comme la Samaritaine : nous sommes étonnés. Comment, Toi, Jésus, tu me demandes à boire à moi, pauvre pécheur ? Oui, répond Jésus. J’ai tellement soif de toi, de ta présence à mes côtés, d’un geste qui manifeste que tu m’offres ta vie… « J’ai soif ! » Soif du salut de toute la multitude humaine… d’une soif qui me conduit jusqu’à la Croix (cf. Jn 19,28). Soif que mon cœur ouvert devienne une source de vie (Jn 7,37). Je te demande un peu d’eau puisée au fond de ton être, rien que quelques gouttes… en échange, je t’offre de boire à ce torrent d’eaux vives qui jaillit de moi (Jn 19,34).

« Seigneur, donne-moi de cette eau…! » Cette eau, le Seigneur nous la donne abondamment, il la fait couler en nous, il la fait jaillir en chacun de nous. Même si nous sommes en plein désert, elle nous irrigue. Et si nous sommes fatigués, « é-puisés », le Seigneur nous invite à boire à cette source jaillissante qu’il fait couler en nous. Pour cela, il vient à notre rencontre et nous demande de l’accueillir : « Donne-moi à boire ! »

Ce matin là, au bord du puits avec la femme bédouine, nous avons tous compris que l’histoire de la Samaritaine était notre histoire à chacun et à tous. La rencontre entre Jésus et nous est une rencontre entre deux assoiffés qui s’offrent mutuellement leur eau !
« Dieu ne peut pas plus se passer de nous que nous ne pouvons nous passer de lui », écrit Maître Eckhart, qui ajoute : « Même s’il était possible que nous nous détournions de Dieu, jamais Dieu ne pourrait se détourner de nous. »

Notre foi n’est pas une réponse orale. C’est une offrande de notre être à Jésus qui la mendie ! La femme de Samarie a découvert la foi en rencontrant Jésus et, en même temps elle a compris que celui qui croit est appelé à offrir, à s’offrir. Dans ce geste gratuit d’offrande de lui-même, il reçoit tout : il reçoit Dieu. « Je ne prierai pas pour que Dieu me donne, écrit encore Maître Eckhart, et je ne le louerai pas davantage parce qu’il ma comblé. Je le prierai plutôt pour qu’il me rende digne de recevoir, et je le louerai d’être d’une telle nature qu’il lui faut donner. » (Sermon sur Jn 4,23).

Il me semble que nous pouvons nous reconnaître dans les deux personnages de l’évangile. Nous sommes des « Samaritaines » sans cesse sollicitées à donner à boire. Tant de gens sont fatigués et nous demandent à boire. Chaque fois que nous sommes sollicités à donner un peu d’eau puisée dans notre puits, quelques gouttes de nous-mêmes et de notre pauvreté, nous découvrons que le visage du frère fatigué est celui de Jésus assis au bord du puits. Car c’est de tous ceux qui sont fatigués que Jésus s’approche, comme le Samaritain s’est approché de l’homme laissé à moitié mort sur la route de Jérusalem à Jéricho, cette ancienne route sur laquelle nous nous trouvions justement ce jour-là. Mais nous sommes aussi « Jésus » quand, sur notre route, alors que nous sommes fatigués, un frère ou une sœur s’approche de nous et nous offre un peu de lui-même. Et nous en sommes revivifiés grâce au miracle de l’amitié fraternelle.

Dans les deux cas, l’eau offerte gratuitement provient d’une source qui n’est ni la nôtre, ni celle de nos frères. Cette eau provient de la même source qui murmure et jaillit du fond de chacun, de cette source d’eau vive que Jésus propose à la Samaritaine. Cette Source est divine. Elle jaillit du cœur du Christ transpercé et de tous les êtres blessés par la fatigue et la détresse de leurs frères et sœurs. Souvenons-nous de cette veuve que Jésus admire dans le Temple… Le texte nous dit, qu’à la différence des riches qui ont mis de leur « superflu » dans le tronc, cette pauvre femme a mis de « son indigence », littéralement de « son manque » (Mc 12,44). Elle donne même ce qu’elle n’a pas !

Cette veuve a fait la même expérience que la Samaritaine… On ne peut vraiment donner que ce qu’on a reçu. Pour cela, il faut apprendre à recevoir et cela n’est possible qu’en commençant par être sollicité à donner. C’est pourquoi, Jésus commence par demander… Ce n’est qu’ensuite qu’il donne, qu’il se donne.

Jésus disait : « Demandez et on vous donnera, car celui qui demande reçoit » (Mt 7,7 ; Lc 11,9). Et Saint François d’Assise résume, dans une prière très connue qui lui est attribuée, l’adage de Jésus par cette formule toute simple mais tellement vraie : « C’est en donnant que l’on reçoit ! »

Frère François-Dominique CHARLES, o.p.

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