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Dieu en famille

Une question de regard

Imprimer Par Sophie Tremblay

Mes fils grandissent à vue d’œil. Jonathan, 6 ans, découvre avec excitation le plaisir de lire. Philippe, 3 ans, manifeste un immense appétit de vivre et d’apprendre. Chacun d’eux pose un regard unique sur le monde, sur l’existence, sur les grands mystères de la vie. Ils cherchent des mots pour exprimer leurs impressions et leurs questions. Mais ils le font sans se limiter aux expressions convenues, qu’ils ignorent ou qu’ils poussent à leurs limites avec une logique étonnante. Les mots d’enfants nous font sourire, nous les adultes. Nous les trouvons mignons, leur fraîcheur nous ravit ou nous émeut. C’est ma première réaction, comme tout le monde. Mais il y a aussi autre chose. Je réalise que je ne comprends pas toujours du premier coup ce que mes fils veulent dire. En voici un exemple.

Dans l’auto, entre la garderie et la maison, Philippe a l’habitude de pointer du doigt les restaurants et les boutiques où nous sommes déjà allés et il raconte ce que nous y avons déjà fait ensemble. Un après-midi, il se met tout à coup à pointer tous les autres immeubles en disant pour chacun : « Maman, nous ne sommes jamais allés là! » Je lui réponds : « C’est vrai, Philippe, nous ne sommes jamais allés à cet endroit. » Au bout d’une trentaine de répétitions, l’impatience commence à me gagner à force de voir Philippe pointer toutes les maisons et les commerces qu’il aperçoit. Je réponds de loin en loin, du bout des lèvres, en espérant qu’il cesse au plus vite. Mais Philippe continue de plus belle et pendant plus d’une semaine, il a refait la même chose lors de chacun de nos trajets. Il m’a fallu pas mal de temps avant de réaliser que je ne le comprenais pas.

Un matin, j’ai saisi que pour Philippe, tous ces lieux sont nouveaux et intéressants, alors que, pour ma part, je ne porte attention qu’aux lieux retenus par mon attention sélective. Avant de regarder, j’ai déjà jugé. Philippe, lui, regarde avec une ouverture totale, sans jugement préalable, et il serait réellement disposé à entrer n’importe où sans réticence. Cette découverte m’a stupéfiée. Le regard d’un tout petit garçon venait déranger mon regard d’adulte trop certaine d’avoir identifié ce qui mérite mon attention. Il m’amenait à observer le monde d’un autre point de vue. Philippe a l’art de voir les détails qui m’échappent. En le prenant au sérieux, j’ai l’occasion d’apprendre de lui et avec lui.

Au-delà du rôle de mère dont j’assume la responsabilité, est-ce que je ne partage pas la même condition humaine que mes fils? N’avons-nous pas reçu, eux et moi, le baptême qui fonde dans le Christ une relation surpassant les liens de sang? Souvent, les paroles de Jonathan et de Philippe me font percevoir avec acuité cette dimension mystérieuse de l’existence dans laquelle nous sommes plongés, et le don de Dieu qui nous précède. Je suis responsable de leur enseigner bien des choses, mais quelle grâce de pouvoir aussi recevoir d’eux une nourriture spirituelle qui alimente mon cheminement.

Sophie Tremblay, maman et théologienne

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