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Célébrer comme on voyage. Liturgie et tourisme : de proches parents?

Imprimer Par Denis Gagnon

Le tourisme et la liturgie nous mettent en route. Les liens qui nous unissent à Dieu, nous les vivons dans un cheminement qui a toutes les allures du voyage.

OSER PARTIR

Au point de départ de l’aventure de la foi, il y a les personnages de Sara et d’Abraham (Genèse 12-25). Dieu les met en route. Il les force à quitter un lieu et à plonger dans l’inconnu. Il faut partir. Pour aller où ? Il est toujours possible de faire des planifications. Mais il restera toujours une part d’imprévisible, d’inattendu. Nous construisons notre vie à même ce qu’elle propose, à même les étonnements et les réactions qu’elle suscite en nous.

Comme Abraham et Sara, nous sommes entraînés dans des déplacements. La liturgie ne provoque pas toujours de grandes conversions, mais elle nous déplace toujours. Elle nous conduit dans des lieux différents de ceux que nous habitons. Tel coin du mystère du Christ se dévoile à nos yeux. Telle dimension de la foi chrétienne, tout à coup, nous interpelle.

Partir en liturgie, c’est d’abord abandonner, lâcher prise, oser faire confiance, risquer. «Va, vends ce que tu possèdes.» «Que va-t-il me rester? Où puiserai-je mon minimum vital?» «Viens, suis-moi!» (Matthieu 19,21) «En vaux-tu la peine? Es-tu fiable? Dois-je te faire confiance?» Seule une attitude de grande souplesse permet d’entendre le Christ, de le choisir, de marcher à son pas, d’épouser ses itinéraires, de parvenir à son auberge.

Marcher «aussi dur que soit le chemin» (hymne de l’office du soir du Mercredi II). Jusqu’où? «Je veux te suivre jusqu’à la croix.» Ce ne sera pas facile. Les croix sont aussi lourdes que les valises. Plus pesantes souvent à cause de la vie, certaines vies très denses, épaisses comme une nuit sans lune. Alors, Jésus Christ bon pasteur, «viens me prendre par la main»! Sois le compagnon de route. Sois le guide. Après tout, «sur la terre, tu conduis les nations» (Psaume 66, office du soir du Mercredi II).

SE RECONNAÎTRE POUR GRANDIR

Dans la liturgie comme au cours d’un voyage, nous prenons conscience de nos caractéristiques, de nos spécificités. Nous reconnaissons nos accents en entendant parler d’autres personnes. Qui suis-je? Qu’est-ce qui me définit? Une parole de Dieu exigeante me force à révéler mes véritables couleurs comme une culture différente me renvoie à ma propre culture. Constamment ou presque, je suis amené à faire mes choix, à montrer mes convictions, à me situer en vérité.

La liturgie des Heures m’impose un psaume de louange alors que je connais un moment difficile, une situation qui m’attriste, un temps d’épreuve. La joie du psaume vient me talonner, parfois même avec insolence. Le psaume me contraint à fouiller dans mon passé pour trouver un fait qui m’a rendu heureux. Je loue Dieu pour un événement du passé et voilà que mon présent est interpellé: je suis amené à changer mon regard sur l’épreuve que je vis présentement. Une joie du passé me fait relativiser la tristesse présente. Quel voyage !

L’inverse peut aussi se produire. Dans mon passé, des situations ne sont pas liquidées. Des «bibittes» entravent le développement de ma personnalité. Ma maturité grandit, mais au ralenti. Un psaume de supplication, un psaume de malédiction (même celui-là !) peut m’aider à clarifier les choses. Et à le faire sous le regard de Dieu. La liturgie me force, comme le voyage, à préciser où je suis et où je voudrais être. Elle m’entraîne dans un va-et-vient incessant d’une frontière à l’autre de mon histoire personnelle.

FAIRE DES BILANS

La liturgie et le voyage nous permettent de mettre de l’ordre dans notre vie, de faire des mises au point. Chaque fois que nous nous retirons à l’écart de notre quotidien, dans la prière comme dans le voyage, cette distance nous force à la révision de vie. Les voyages comportent toujours une part de bilan.

Jour après jour, nous pêchons avec un grand filet. Nous attrapons bien des choses : des événements, des idées, des épreuves, des expériences… Du bon et du moins bon. De temps à autre, il faut tirer le filet hors de l’eau, le temps de recueillir les trésors que nous avons récoltés, le temps aussi de nous débarrasser de l’inutile. Ce que nous gardons, nous le classons, nous faisons des liens entre les divers produits de notre pêche, des liens aussi avec ce que nous avions déjà. Nous nous les approprions pleinement.

Souvent, c’est le soir que nous faisons les bilans. «Au seuil de cette nuit», alors que nous allons «rendre l’esprit et la confiance», «ce jour en train de décliner», le Christ nous donne «de le tourner vers le mystère», celui que porte «le premier soir avant la première aube sur les temps» (hymne de l’office du soir du Mardi II). Au cœur de la liturgie, le Christ inspire nos bilans et nos mises au point. Nous reprenons de vieilles prières qu’il a lui-même assumées autrefois. Nous les disons pour nous en les reprenant avec lui. Elles sont d’autant plus les nôtres qu’elles sont les siennes. Vieux refrains de route qui ajustent les pas pour que la marche se fasse au même rythme.

CRÉER DES ALLIANCES

La liturgie, comme le voyage, nous met en relation les uns avec les autres, entre compagnons et compagnes de route comme avec les étrangers que nous visitons. Nous pouvons voyager seul. Nous pouvons célébrer seuls ou dans un groupe très restreint. Cependant, nous finissons toujours par rencontrer quelqu’un. À travers une personne, nous sommes mis en contact avec plusieurs. Des connivences peuvent naître. Des liens peuvent se créer, des amitiés même. La liturgie et les voyages nous ouvrent à la communion. À marcher ensemble, à prier ensemble, à célébrer ensemble, nous parvenons à des alliances. Et ces alliances nous tiennent plus à cœur encore que les pays à visiter, que les rites à adopter.

Nous habitons un vaste univers où se côtoient la guerre et la paix, le bonheur et le malheur. Des crises sociales et économiques voisinent les progrès scientifiques. Certains peuples connaissent des développements inouïs. D’autres vivent dans la misère. Dans cet univers, je ne suis qu’un individu limité. J’ai mes qualités, mais elles n’englobent pas toutes les grandeurs du monde. J’ai mes misères, mais elles n’embrassent pas toute la souffrance humaine.

La liturgie – en particulier les psaumes – permet d’entrer en communion avec l’univers. Par elle, j’évoque la création; je l’apprivoise. Par elle, j’évoque le travail humain; j’associe ma propre contribution à celle des autres. En chantant les psaumes d’allégresse, j’exulte de joie avec les gens heureux. Dans les psaumes de détresse, je prête ma voix aux sans voix pour crier l’injustice de leur situation. Ma prière, je la fais au nom de tous.

À travers la liturgie, dans la prière, je ne cherche pas seulement Dieu. Je me cherche moi-même. La prière de l’Église me transforme. Elle me rend solidaire. Elle me fait partager la situation des autres. Elle me rappelle ma responsabilité de citoyen de la terre.

Que d’intercessions aux offices du matin et du soir de la liturgie des Heures créent des solidarités ! «Jésus Christ, Ami des pauvres et des petits, rends-nous attentifs à leur appel» (intercession de l’office du matin du Mardi III). Voilà qu’en pleine célébration, nous décidons «de travailler à l’entente des peuples» (intercession de l’office du soir du Lundi IV). Nous nous surprenons à prendre sur nos épaules les voyageurs «blessés dans leur chair», «qui souffrent la dérision», «qui désespèrent de la vie» (intercession de l’office du soir du Vendredi III).

CARTE D’IDENTITÉ ET CARNET DE VOYAGE

La liturgie et le voyage nous amènent à construire et à recevoir notre identité. Nous découvrons ce que nous sommes. Nous redécouvrons le patrimoine qu’on nous a légué en héritage. La culture qui nous habite nous est souvent devenue tellement familière que nous ne la remarquons plus. Le voyage attire notre attention. Ainsi en est-il de la foi. Celle que nous balbutions tant bien que mal chaque jour, elle nous colle à la peau. Elle est devenue pour ainsi dire notre «nature». Souvent, elle ne nous étonne plus. La liturgie nous renvoie à elle. Elle nous situe dans un perpétuel processus de naissance.

Le livre dans lequel je retrouve la liturgie des Heures agit sur moi comme un carnet de voyage. Il garde précieusement les souvenirs de mes grands déplacements. Il retrace les exodes de bien des croyantes et croyants. Il me tient sur la route ou m’y remet sans cesse. Pèlerin avec le Christ qui montait à Jérusalem, puis de Jérusalem à Emmaüs, puis d’ici vers son Père et notre Père. Dans l’espérance de sa venue définitive.

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