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C’est ma petite soeur

Imprimer Par Nicole Fabre

Ce mois-ci, je vous propose un texte de Nicole Fabre, psychanalyste et psychothérapeute française. Le récit est tiré de son livre : « Chronique des oreilles qui traînent », paru chez Albin Michel en 1995.

C’est une toute petite fille dans une toute petite église de campagne. Le groupe de fidèles est petit lui aussi. Tout est paisible. Les chants sont recueillis. Les silences aussi.

La toute petite fille dispose d’un peu d’espace. Elle se déplace autour de sa mère, qui tient dans ses bras un bébé endormi. On entend à peine le trottinement de ses pas, légers sur les dalles. Elle chuchote un peu : des bredouillements chantants, un gazouillis sans mots, un roucoulement. Comme elle est toute petite cela n’est pas surprenant. Elle ne doit pas encore parler. Elle s’approche, touche la robe de sa mère, s’éloigne, revient, se hisse tout près tout près, regarde le bébé, pose sa main sur le bébé. Et voici que dans le silence absolu de l’église s’élève une voix parfaitement claire : « C’est ma petite sœur. » Elle rit et répète comme en extase : « C’est ma petite sœur. » Un vent joyeux passe entre nous – « C’est ma petite sœur! » Il semble que toutes les cloches de l’église se mettent à sonner et que mille grelots emplissent nos cœurs. J’ai envie de rire avec elle, de la prendre dans mes bras… Mais déjà elle est sur les genoux de sa mère qui enveloppe et caresse le bébé et la grande sœur, la toute petite fille et sa petite sœur.

Me viennent en mémoire d’autres scènes proches, tendres! Odile, le jour où il me fallait en urgence emmener une de ses sœurs à l’hôpital, debout devant la porte, le sac de voyage contre elle, la main serrée sur sa poignée : « J’y vais avec toi – c’est ma petite sœur. » C’était indiscutable. Une évidence à laquelle je me suis rangée. Odile avait six ans.

Florence se jetant devant la poussette de sa petite sœur face à un énorme chien. « Va-t’en – c’est ma petite sœur! » Florence avait trois ans et le chien était plus grand qu’elle. (…)

.. Je pourrais poursuivre longtemps…

Alors? Et la jalousie des aînés envers les plus jeunes? Ça n’existe plus? C’est une idée de psy qui n’a plus cours? Vous n’y croyez plus?

Que si!

L’idée a toujours cours. J’y crois puisque je la vois souvent vérifiée. Mais ce constat ne doit pas nous fermer les yeux sur un autre, également juste : le plaisir que peut éprouver un enfant devant son petit frère ou se petite sœur; l’amour qu’il peut lui porter; la fierté qui parfois l’envahit; le sentiment d’une certaine solidarité; quelquefois, un sentiment de responsabilité à son égard – tout cela est profond, vrai et généralement spontané.

Que l’adulte cherche à susciter ces sentiments ou à prendre appui sur eux pour diriger l’enfant ou lui demander quelque service, plus ou moins vite ils se retourneront en leur contraire. Car, bien sûr, le contraire n’est pas loin. Il est vrai que le petit frère ou la petite sœur lui a enlevé son statut d’enfant unique ou de benjamin. Certes, il lui a conféré celui d’aîné. Mais le statut d’aîné n’est pas toujours confortable, surtout si on lui demande d’être raisonnable pour deux. (…)

Les parents les plus attentifs ne sauraient éviter que le petit enfant ait parfois encore envie d’être tout petit. Ni qu’il jalouse ce bébé qui tète encore sa mère, ce bébé dont on s’occupe, qu’on lave et qu’on caresse, ce bébé qui n’est pas encore confronté avec les exigences de la vie en société. A certains moments, pour tel ou tel enfant, cela est si difficile à accepter qu’il ne supporte plus le petit intrus et qu’il devient à son tour insupportable. Même si les parents l’entourent et l’aiment.
Connaître cette vérité et la reconnaître ne doit pas obscurcir l’autre, lumineuse, dont la toute petite fille de la toute petite église nous donne un exemple heureux. Peut-être même, à d’autres moments, la toute petite fille qui a su avoir une voix et une élocution claires de grande fille pour clamer sa foi et sa fierté retrouvera-t-elle le gazouillis informe, le pouce qu’on suce, le caprice du bébé. Tant pis, tant mieux. Elle nous apprend ainsi qu’on peut être à la fois fier, tendre et jaloux; grand et petit; raisonnable et un peu fou.

Je raconte parfois l’histoire du petit agneau qui buvait le lait de sa mère en gambadant dans les prés; mais un jour maman Brebis annonce la naissance d’un autre petit agneau qui boira son lait cependant que « toi, mon petit agneau devenu un peu grand, tu brouteras la bonne herbe verte ». Et je propose aux enfants de peindre ou de dessiner cette histoire, ou de faire une bande dessinée, ou de raconter la suite de l’histoire.

Pour certains, sans problème, le grand-petit-agneau s’en va brouter l’herbe et continue à jouer auprès de ses parents. D’autres pensent qu’il va se mettre en colère, donner des coups. D’autres encore pensent qu’il dira qu’on peut partager. Récemment un enfant m’a dit : « Il est un peu pas content. Après il regarde le bébé; il est tout petit. Alors il dit oui. Il a brouté l’herbe et il a dit : « C’est encore meilleur. » Alors il se dit : « Quand il y aura un autre bébé, je lui apprendrai à brouter l’herbe aussi. »

En somme, le grand-petit-agneau renonce à ses droits, regarde tendrement le bébé, et pense pour se consoler qu’un jour à lui aussi il arrivera la même chose. Alors, lui, il sera vraiment l’aîné, il apprendra à brouter à ce petit frère, à cette petite sœur. Il le conduira sur le chemin de la vie! Et cela, il a plaisir à le penser.

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