Dieu en famille,

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Dieu en famille

Être là

Imprimer Par Élaine Champagne

Un néo-québécois d’origine asiatique, un homme dans la cinquantaine, demandait à son collègue de travail sur un ton un peu hésitant :

– Alors, quand ta femme va avoir son bébé… est-ce que tu veux être avec elle? Ou est-ce que… tu pourras être avec elle? Ou est-ce que… tu vas travailler?

Il ne semblait pas complètement à l’aise avec le français et cherchait ses mots. Ou bien il avait conscience de s’aventurer sur un terrain « privé ». Effectivement, l’autre, un québécois dans la jeune trentaine, semblait un peu surpris par la question. Il a regardé son interlocuteur en silence quelques secondes, mais comme l’autre insistait, il a fini par répondre :

– Ah non! Je vais être là!

– Quand mon fils est né, dans mon pays, j’étais là! J’ai pris beaucoup de photos! Est-ce que tu vas prendre des photos?

Il racontait cela les yeux tout brillants, ajoutant des détails et avec des gestes larges comme pour compenser le manque de mots. Son enthousiasme était visible. L’autre, toujours surpris, hésitait encore à répondre.

– Aujourd’hui, c’est la vidéo! Mais il y a vingt ans, quand mon fils est né, c’était le temps des photos. Le médecin… n’était pas content… Il n’aimait pas que je sois là.

En disant cela, il imitait le médecin qui le poussait du bras pour lui signifier de faire de l’espace. Mais il reprit aussitôt son large sourire pour décrire sa réaction de l’époque, visiblement heureux, comblé.

– Mais moi, je suis resté. J’ai pris beaucoup, beaucoup de photos!

C’est alors que l’autre a pris la parole.

– Avec ma femme, on a décidé… Moi, je veux être là pour accueillir le bébé.
En disant cela, il fait un geste d’accueil avec ses deux mains qu’il place en forme de coupe.

– Je veux que ce soit moi qui reçoive le bébé dans mes mains.

C’est alors que les deux hommes ont changé complètement d’expression. Celui qui avait été plus silencieux jusqu’à présent devint tout rayonnant. Et celui qui avait parlé avec enthousiasme devient tout surpris, comme incrédule, presque inquiet.
– Tu es sûr? Mais il faut prendre des cours… Il faut… savoir…

Le jeune futur papa s’enflamme et se met à raconter avec chaleur ce qu’il anticipe. Il raconte sa joie d’être là pour voir le bébé le premier, pour l’aider à sortir, pour l’accueillir dans le monde. Et comme si d’un coup il revoyait tout le sens et tout le poids d’être père, le papa expérimenté est resté silencieux et a regardé son collègue d’un regard profond.

* * *

La scène révèle l’expérience profonde d’un père qui après plus de vingt ans, revit avec intensité la naissance de son premier enfant. Dans le contexte des cultures changeantes, « être là » avait pour lui une portée incroyable. L’espace presque sacré qui était autrefois réservé aux femmes, puis au personnel médical, lui devenait accessible. Il allait pouvoir assister à un miracle, et le rendre mémorable, en garder la trace, par ses nombreuses photos. Quelque chose d’ineffable a eu lieu, une expérience que l’homme souhaite sincèrement à son collègue.

Mais vingt ans plus tard et dans un autre pays, le futur papa ne compte pas seulement être témoin de la naissance de l’enfant de son couple. Il désire y participer, comme le font plusieurs pères chez nous aujourd’hui. Expérience intime, s’il en est, dont il intuitionne déjà la grandeur, la portée. Il va être là, c’est certain. Dans le geste tout humain, tout charnel d’accueillir la tête, puis le corps de l’enfant, il anticipe ce qu’il ne saurait encore nommer. Accueillir son enfant à la vie, littéralement. Quel cadeau! L’événement sera transformant : avec sa conjointe, il devient parent de ce petit être qui naîtra. Ensemble avec leur enfant, ils expérimentent une réalité qui les dépasse infiniment.

La rencontre de ces deux hommes porte aussi en elle cette dimension de relation et de présence à l’autre. Ils ont été là, l’un pour l’autre. Ils ont osé dire, ils ont osé exprimer chacun à leur manière, quelque chose de leur vie spirituelle : la joie d’être là à l’arrivée de leur enfant. Au-delà de leur âge, de leur culture, de leur langue, ils ont osé se laisser transformer l’un par l’autre. Grâce au témoignage de l’aîné, le plus jeune a accepté de parler de la force de son désir d’être là pour son enfant. Au témoignage du plus jeune, l’aîné a pu découvrir d’autres dimensions, d’autres profondeurs à l’appel d’être là.

J’étais là par hasard, témoin fortuit de cette conversation. Le rayonnement de ces hommes était si parlant. Ils me révélaient, à moi aussi, quelque chose de cette réalité qui dépasse les mots en même temps que nos êtres de chair en sont tout imprégnés. Ainsi, quelque chose cherche à se dire, au-delà de l’immédiateté matérielle. Quelque chose qui passe par ces rendez-vous, ces rencontres en profondeur en toute simplicité. Insaisissable, ineffable : Dieu est là.

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