Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

25e Dimanche du temps ordinaire. Année B.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Entre peur et liberté

Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache. Car il les instruisait en disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.
Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demandait : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand.
S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé. »

COMMENTAIRE
Grâce à l’Évangile de Marc, à sa catéchèse sur Jésus, nous poursuivons notre route avec les disciples. Ils ont choisi de marcher à la suite de Jésus. Ils ont d’abord perçu en lui un homme de Dieu qui ouvre un horizon inespéré. Puis, comme nous l’avons vu dimanche dernier, ils sont allés encore plus loin, ils l’ont reconnu comme Messie de Dieu. C’est là une option admirable qui change leur vie. Mais à mesure de leur marche, ça devient plus déroutant ! L’enthousiasme initial commence à se transformer en peur : où allons-nous ? Ce Messie nous mène-t-il finalement vers une impasse ? Et c’est à ce moment de leur cheminement que les vrais enjeux émergent.

Ces enjeux touchent d’abord les rapports des disciples entre eux. Jésus les appelle à dépasser les relations de compétition et de recherche du pouvoir. C’est une perspective qui conteste le fonctionnement social habituel, mais à la rigueur on peut toujours le comprendre. L’appel à se faire serviteur (diaconos), comme Jésus lui-même, est porteur de valeurs dont les effets sociaux positifs sont perceptibles, autant que les effets destructeurs de la rivalité. Ce que Jésus propose est déstabilisant, car c’est un appel au décentrement de soi, à une liberté qui se fait don aux autres. Mais du moins cela touche le domaine des relations entre nous, monde plus familier sur lequel nous croyons avoir prise.

Mais dans la finale du texte de Marc, Jésus va beaucoup plus loin Il fait entrevoir ce qui fonde son appel, ce qui lui donne un sens profond. Ce qui est en jeu, en fin de compte, c’est le visage de Dieu. L’accueil de l’enfant n’est pas ici un beau geste moral. L’enfant n’est pas présenté comme un modèle à suivre, à cause de son ouverture et de sa confian­ce. Jésus fait un lien qui va de l’accueil de l’enfant à celui de Dieu, en passant par lui-même comme pont entre les deux. II s’identifie lui-même à l’enfant et par là il fait entrer Celui qui l’a envoyé dans cette identification.

À première vue, cela peut sembler charmant: Jésus place l’enfant au centre, l’embrasse et parle de l’accueil. Mais il y a ici plus qu’un récit touchant. Jésus met au centre celui qui par définition, à l’époque, ne fait pas partie du centre, celui qui, à cause de sa dépendance, ne peut être qu’aux marges du cercle. Au premier siècle, socialement, même si l’enfant est aimé autant qu’aujourd’hui, il n’est pas entouré du culte et du halo sentimental qui s’est développé depuis deux siè­cles. C’est avant tout un être sans pouvoir, sans voix. Il a le même rang qu’un serviteur, sans autonomie ni droit.

Si on y regarde deux fois, les gestes et paroles de Jésus sont en fait radicalement troublants. II est suivi comme Messie, comme envoyé du Dieu puissant. Mais voilà que pour exprimer son identité et celle de ce Dieu, il en donne comme image vivante un être faible et sans autorité. Qu’est-­ce que cela dit de son sens messianique et de qui est Dieu?

Dans les zones profondes de notre être se trouvent ces images que nous avons de Dieu, façonnées à même nos expériences, notre tradition culturelle et religieuse, nos saisies du réel, et ce mélange de peur, d’émerveillement, de violence et de bonté qui nous habite. Images qui peuvent donner espoir ou nous bloquer, qui peuvent être sources vives ou eaux mortes. C’est dans ce lieu même que Jésus vient toucher les disciples, nous inclus. Il vient souffler une brise rafraîchissante, qui fait du grand ménage, qui liquide quelques vieilles idoles, images d’un dieu écrasant ou indifférent, images de contrôle ou de chaos, servant à justifier nos quêtes de pouvoir comme nos fuites de la vie.

Si vous voulez comprendre quelque chose au mystère du Dieu vivant, regardez bien cet enfant, suggère Jésus. Peut­-être alors saisirez-vous un peu le sens de la Passion, celle du Fils de l’Homme livré, donnant librement sa vie. Et peut-être saisirez-vous une lueur de la lumière de Celui qui l’a envoyé.

Alors les appels de Jésus à se faire serviteur peuvent prendre sens. Ils ne sont pas des impératifs arbitraires, Ils sont fondés sur son annonce de Dieu. Seul un Dieu révélant son visage dans un enfant peut soutenir une option pour le service et le refus de la force. Autrement, le Dieu servi est une idole de plus, déguisé en bon dieu. Marcher à la suite de Jésus, comme les disciples, peut susciter la peur. Mais par-delà celle-ci, dans la foi au Dieu qui se livre en Jésus, un souffle neuf peut entrer en nous et nous redonner confiance. Car ce souffle vient d’un Dieu libre et libérant.

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