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Éthique et dialogue dans un monde pluriel

Imprimer Par Élaine Champagne

Dernièrement dans un café de Montréal, j’entendais une conversation à une table voisine au sujet du nouveau programme d’éthique et de culture religieuse instauré dans les écoles primaires et secondaires depuis septembre 2008. Le programme suscite bien des réactions, voire des passions de la part des parents et des éducateurs, en particulier sur l’enjeu de la laïcité et de ses implications sociales. Mais la conversation entendue abordait un tout autre sujet. Dans le petit groupe d’aînés, la question soulevée portait sur la pertinence d’un tel programme pour de jeunes enfants de moins de dix ans. Comment s’attendre à ce que ces enfants puissent s’initier à différentes cultures religieuses sans tout confondre? Comment pourraient-ils être capables de saisir la complexité des univers religieux et de leurs implications éthiques? Comment pourraient-ils se rendre compte des différences de valeurs parfois fondamentales entre certaines traditions religieuses et arriver à discerner pour eux-mêmes ce à quoi ils adhèrent alors qu’ils sont si jeunes? Plus largement, que peuvent-ils comprendre au juste du débat en cours sur la place du religieux dans notre société?

Effectivement, formulées de la sorte, les attentes qui reposeraient sur les jeunes enfants seraient non seulement irréalistes mais dommageables puisqu’elles ne tiendraient pas compte des différentes dimensions de leur développement. Le fait est connu que les enfants ne deviennent capables de réflexions abstraites qu’à partir de la pré-adolescence ou de l’adolescence. Leur imposer de répondre aux compétences mentionnées plus haut risquerait évidemment de les décourager complètement des questions éthiques et religieuses…

De plus, il semble que les questions formulées font échos, d’une manière plus large, à un immense défi auquel notre société est confrontée. Nous formons maintenant une société plurielle, mais encore morcelée. Nous avons besoin de développer une nouvelle identité collective. En fait, puisqu’elle est vivante par définition, l’identité est toujours en transformation. Or cette identité collective ne peut se construire qu’à partir d’un dialogue authentique entre des personnes et des groupes qui très concrètement appartiennent à cette grande diversité de cultures et de religions qui existe chez nous. Sommes-nous en train d’imposer aux enfants ce que nous-mêmes, comme adultes, avons du mal à réaliser?

Le fait est que les jeunes enfants évoluent dans un environnement très différent de celui que nous, adultes, avons connus alors que nous étions enfants. Les milieux se sont diversifiés grâce à l’immigration; les distances se sont estompées grâce à Internet et aux opportunités de voyages; les expériences d’amitiés, de conflits, de questionnements, de découvertes en contexte pluriel se sont multipliées. Le fait est que les enfants nous précèdent dans leur familiarité avec le « nouveau ». Déjà dans leur expérience quotidienne, ils côtoient la différence multiforme et négocient avec elle ce qu’ils deviennent en grandissant. Comment peut-on mieux accompagner les enfants à déployer ce qu’ils sont dans ce « monde nouveau »?

Ce que je voudrais faire remarquer ici, c’est que la question du développement des valeurs et de l’initiation aux cultures religieuses n’est pas imposée aux enfants par le haut, par des adultes bien pensants : elle traverse déjà leur vécu de part en part. Dans leurs jeux, dans leurs relations, ils perçoivent déjà par leur intuition que tous n’ont pas le même regard sur le monde, mais que nous pouvons tout de même tenter de nous parler et de devenir amis.

Pour nous chrétiens, cette réflexion amène à relever aux moins deux interpellations fondamentales. La première est celle de reconnaître l’expérience des enfants dans toute sa complexité, une expérience qui est déjà très différente de la nôtre. Les enfants sont familiers d’un monde pluriel. Ils possèdent certainement cette capacité de participer au devenir de ce monde, à leur manière, en même temps qu’ils sont eux-mêmes des êtres en transformation et en devenir. La deuxième interpellation serait celle d’accompagner les enfants et de les soutenir dans leur rencontre avec ce monde nouveau, même s’il arrive qu’ils nous y précèdent. Le défi du dialogue ne leur est alors pas imposé unilatéralement. Au contraire, il nous revient doublement à nous adultes. Il y va de notre responsabilité d’adultes. C’est à nous qu’il revient de trouver des espaces de rencontres et de paroles où les différences peuvent être accueillies et respectées. C’est à nous qu’il revient d’accueillir celui ou celle qui est différent : à commencer par nos enfants…

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