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Dieu en famille

Un miroir sur le monde

Imprimer Par Jostein Gaarder

Ce mois-ci, je vous propose un extrait du roman-jeunesse « Dans un miroir, obscur », (Paris, Seuil, 1997), de Jostein Gaarder, l’auteur du « Monde de Sophie ». L’auteur y raconte l’histoire de Cécilie, une petite fille malade. Cécilie fait la rencontre d’un personnage étrange, un ange étonnant, qui lui fait découvrir « l’autre côté du miroir ». L’un de leur premier dialogue porte sur le monde et la place qu’occupent les enfants dans le projet de Dieu. Les révélations de l’ange peuvent surprendre par leur créativité. Mais elles nous invitent à nous demander quelle est notre vision du monde et le sens de notre existence. Une invitation pleine de fraîcheur, comme les enfants…

[Cécilie réfléchissait.]
– Je me demande l’effet que ça fait d’être adulte… finit-elle par dire.
Ariel s’assit sur le bord du bureau en laissant pendre ses jambes nues.
Elle resta couchée, les yeux au plafond.
– Mon professeur dit que l’enfance n’est qu’une étape pour devenir adulte. C’est pourquoi nous devons faire tous nos devoirs pour mieux nous préparer à la vie adulte. Tu ne trouves pas cela bizarre comme raisonnement?
Ariel acquiesça :
– En effet, c’est tout le contraire.
– Comment cela?
– La vie adulte n’est qu’une étape pour permettre à d’autres enfants de naître.
Cécilie resta pensive.
– Mais il faut d’abord qu’il y ait des adultes, s’exclama-t-elle, sinon il n’y aurait pas d’enfants!
Ariel secoua la tête.
– Encore une idée fausse. Les enfants furent créés les premiers, sinon il n’y aurait pas d’adultes, réfléchis!
Cécilie eut alors une idée de génie :
– Tout dépend de ce qui vient d’abord : la poule ou l’œuf?
Ariel balançait à nouveau les jambes. (…)
– C’est bien sûr l’œuf qui est venu le premier, déclara-t-il.
– Et pourquoi?
– Parce qu’il n’y aurait pas eu de poule sinon. Tu ne crois quand même pas que la première poule du monde a débarqué comme cela, un beau jour, en battant des ailes?
Cécilie ne savait plus trop quoi penser. Le raisonnement de l’ange l’avait un peu prise au dépourvu, mais ses paroles étaient, somme tout, pleines de bon sens. (…)
– Pour les enfants, c’est la même chose, continua Ariel. Ce sont eux qui viennent au monde les premiers. Les adultes, eux, les suivent toujours en boitant. Et cela ne fait qu’empirer avec l’âge.
(…)
Cécilie demanda :
– Pourtant Adam et Ève étaient des adultes, non?
Ariel secoua la tête :
– Ils le sont « devenus ». Tout le malentendu vient de là. Quand Dieu créa Adam et Ève, ils étaient deux petits enfants curieux de tout qui grimpaient aux arbres et se sentaient comme des rois dans le vaste jardin que le Seigneur venait de créer. Quel intérêt en effet de posséder un tel jardin s’il n’y avait pas d’enfants pour y jouer?
– C’est vrai?
– Les anges ne mentent jamais, je te l’ai déjà dit.
– Alors continue!
– Puis ils furent séduits par le serpent qui les fit goûter à l’arbre de la Connaissance et se mirent à grandir : plus ils mangeaient, plus ils devenaient adultes. C’est ainsi qu’ils furent petit à petit chassés du paradis de l’enfance. Nos petits voleurs avaient si faim de connaissance qu’ils finirent par s’exclure eux-mêmes de ce paradis.
Cécilie resta bouche bée sous le regard bienveillant d’Ariel.
– Ce n’est pourtant pas la première fois que tu entends cette histoire, dit-il.
Elle secoua la tête :
– On m’a raconté qu’Adam et Ève avaient été chassés du paradis, mais personne ne m’a dit qu’il s’agissait du paradis de l’enfance.
– Tu aurais peut-être pu le deviner, mais vous comprenez toujours de façon fragmentaire. Vous voyez tout inversé dans un miroir, obscur…
– En tout cas, je m’imagine for bien le petit Adam et la petite Ève s’amuser à courir entre les arbres de l’Éden. (…)

– En veillant à ce qu’il naisse toujours des enfants capables de redécouvrir le monde, Dieu a fait en sorte que la création en soit jamais achevée. En effet, à chaque nouvelle naissance, le monde est comme recréé.
– Tu veux dire que lorsqu’un enfant vient au monde, l’univers se renouvelle?
Ariel hocha la tête :
– Tu peux tout aussi bien renverser la proposition et dire que c’est le monde qui vient à l’enfant. Naître, c’est recevoir tout un univers en cadeau : le soleil pendant la journée, la lune la nuit avec les étoiles au firmament, l’océan qui vient lécher les plages, des forêts si profondes qu’elles ignorent leurs propres secrets, des paysages hantés par d’étranges animaux… Le monde ne vieillira jamais, alors que vous, vous aurez tous un jour les cheveux blancs. Mais tant que naîtront des enfants, le monde restera toujours aussi flambant neuf qu’au septième jour où Dieu se reposa. (…) Nous, [les anges] avons été un peu ici ou là. Mais depuis bien une demi-éternité que nous existons, nous avons gardé la même curiosité à l’égard de la Création. Le contraire eût été un comble, car nous voyons tout de l’extérieur. Seuls les enfants peuvent rivaliser de curiosité avec nous. Mais eux aussi, d’une certaine façon, viennent de l’extérieur…

Pendant sa maladie, des pensées analogues avaient souvent traversé l’esprit de Cécilie : pourquoi ce qui était amusant pour les enfants ne l’était plus pour les adultes? Et pourquoi ne s’étonnaient-ils plus jamais de rien?
[Ariel continua] :
– Plus rien n’étonne [les adultes]. Alors que nous autres anges, qui sommes ici depuis la nuit des temps, sommes toujours aussi émerveillés devant l’œuvre de Dieu. Lui-même n’en est toujours pas revenu, du reste. C’est pourquoi il aime tant voir de petits enfants curieux de tout, alors que les histoires des adultes sont beaucoup plus compliquées. (…)
– La plupart des adultes passent leur temps à se creuser une place et ne pensent plus à l’énigme de la Création, précisa l’ange. Reconnais que c’est plutôt comique, quand on sait qu’ils sont sur terre à peine le temps d’une petite visite.
– Je suis bien d’accord avec toi!
– Nous parlons du monde, Cécilie! Comme s’il n’était pas un événement en soi! Qui sait si le Ciel n’aurait pas dû, à intervalles réguliers, faire passer une annonce dans les journaux, du style : « Message important à l’adresse des citoyens du monde! Ce n’est pas qu’une rumeur : LE MONDE EST LÀ SOUS VOS YEUX! »

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