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Homélie sur saint Paul (suite 4)

Imprimer Par Jean Chrysostome

Job comparé à Paul

9. La vie de Job, n’est-ce pas, frappe tout le monde d’étonnement ? Et c’est bien normal. Oui, ce fut un athlète de grande valeur, comparable à Paul lui-même par son endurance, pour la pureté de son genre de vie, pour le témoignage qu’il rendit à Dieu, pour l’énergie de son combat — et quel combat ! — et l’admirable victoire qui suivit. Seulement Paul n’eut pas à soutenir la lutte durant des mois et des mois, mais des années et des années ; l’épreuve, pour lui, ce ne fut pas de voir le pus de ses plaies amollir la terre (Jb 7, 5), de rester assis sur un tas de fumier, mais de se ruer, sans relâche, contre la gueule du lion spirituel, d’être aux prises avec mille et mille épreuves et il se montrait, avec cela, plus inébranlable que le roc ; il n’était pas en butte, lui, aux attaques de trois ou quatre amis, mais de tous ses faux frères qui ne croyaient pas, en butte à leurs crachats, en butte à leurs outrages.

Et l’hospitalité de Job, direz-vous ? N’était-elle pas large ? Et sa sollicitude pour les pauvres? Nous sommes loin de faire la moindre réserve là-dessus. Mais prenez la distance qui est mise entre le corps et l’âme, et vous aurez la distance qui sépare sa sollicitude de celle de Paul. Quand Job manifeste son souci des infirmes, Paul, lui, déploie sa sollicitude pour toutes les infirmités de l’âme, redressant toutes les mentalités, qui ont quelque chose de boiteux, de mutilé, revêtant de la robe de la sagesse les âmes démunies ou difformes. Et ne considérez même que les secours matériels ; la supériorité de Paul était celle de l’homme qui aide les pauvres tout en étant compagnon de l’indigence et de la faim, sur l’homme qui ne fait que prendre de son superflu. C’est sa maison que l’un ouvrait à tout venant, c’est son âme que l’autre rendait accessible, et à la terre dans son ensemble, faisant accueil à des peuples entiers. C’est ainsi qu’il affirme : « Vous n’êtes pas à l’étroit chez nous ; c’est dans vos propres entrailles que vous l’êtes. » (2 Co 6, 12)

Job était généreux à l’égard des pauvres, mais il avait chez lui des bœufs et des moutons en nombre incalculable; Paul, lui, n’avait pour tout patrimoine que son corps, et il ne devait compter que sur lui pour les aider. Il s’écrie : « Ce sont les mains que vous voyez qui ont subvenu à mes besoins et à ceux de mes compagnons. » (Ac 20, 34) Les revenus qu’il avait à sa disposition pour les pauvres et les affamés n’étaient autres que ceux qu’il tirait du travail de ses mains.

Mais la vermine, les plaies, tout cela ne causait-il pas à Job des souffrances pénibles, intolérables ? J’en conviens avec vous. Mais mettez en regard, et durant tant et tant d’années, les coups de fouet, la faim, une faim incessante, la nudité, les chaînes, la prison, les périls, les traquenards, tant de la part de ses proches que des étrangers, des princes que de la terre entière, et avec cela quelque chose de plus aigu encore, je veux parler de ses souffrances pour ceux qui tombaient, de son souci pour toutes les Églises, de la fièvre qui s’emparait de lui chaque fois que quelqu’un achoppait : vous verrez combien sa personnalité devait être plus ferme que le roc, plus solide que le fer et le diamant pour supporter tout cela. Ce que Job souffrit dans son corps, Paul le subit dans son âme : plus atroce que toute vermine, la tristesse qui le rongeait chaque fois que quelqu’un achoppait. Aussi c’étaient des torrents continuels de larmes, la nuit comme le jour, des douleurs plus aiguës que celles qui déchirent la femme en travail, et cela pour chacun d’entre eux. C’est ainsi qu’il disait : « Mes petits enfants, que j’enfante une seconde fois dans la douleur. » (Ga 4, 19)

Moïse comparé à Paul

10. Après Job, quelle est donc la figure propre à frapper fortement notre esprit ? Moïse, bien sûr. Et pourtant, ici encore, Paul va plus loin et laisse Moïse à bonne distance. Certes, parmi d’autres traits, et extraordinaires, le plus haut degré, le comble de la sainteté de cette âme est d’avoir proposé d’être rayé du livre de Dieu pour le salut des Juifs. Que proposait Moïse ? De périr avec les autres. (Ex 32, 2) Que proposait Paul ? Non pas de périr avec eux, mais d’être lui-même exclu de la gloire qui n’aura pas de fin pourvu que les autres, eux, soient sauvés. D’autre part, quand Moise luttait contre le Pharaon, Paul, lui, luttait, chaque jour, contre le démon. Et tandis que l’un se dépensait au bénéfice d’un seul peuple, l’autre c’était pour la terre entière, et ce n’est pas la sueur seulement, mais le sang aussi bien, et non la sueur, qui dégouttait de tout son corps, et cela pour racheter non seulement les terres habitées, mais les lieux inhabités, la Grèce sans doute, mais avec elle les contrées barbares également.

Qui pourrait encore se mesurer à lui ? David ?

11. On pourrait aussi faire entrer en lice Josué, Samuel et les autres prophètes encore ; mais, pour faire bref, venons-en aux plus importants d’entre eux seulement : l’emporter sur eux, c’est ne plus laisser matière à contestation pour les autres. Qui sont donc les plus importants ? Après les hommes dont je vous ai parlé, à qui pensez-vous, à David ? Ou bien à Élie, ou encore à Jean ? Ils furent précurseurs, celui-ci du premier, l’autre du second avènement du Seigneur, et c’est la raison pour laquelle on nomme l’un comme l’autre du même nom d’Élie.

Qu’est-ce qui distingue donc David ? Son humilité et son attachement à Dieu. Or, qui, dites-moi, qui a poussé les choses plus loin que Paul, ou du moins aussi loin que lui, dans cette double voie ?

… ou Élie ?

12. Qu’admirons-nous chez Élie ? Qu’il ait verrouillé le ciel, fait s’abattre la famine et fait descendre le feu (1R 17-¬18) ? Je ne le crois pas pour ma part. Nous admirons plutôt l’ardeur, plus vive que celle de la flamme, dont il était rempli pour le Seigneur. Or, à considérer l’ardeur qui animait Paul, on le mettra au-dessus d’Élie, comme Élie lui-même l’emportait sur les autres prophètes. Qu’est-ce qui pourrait égaler ce qu’il exprimait ainsi, dans son zèle pour la gloire du Seigneur : « je souhaiterais être objet de malédiction pour mes frères, ceux de ma race selon la chair» (Rm 9, 3) ? Aussi, quand les cieux lui étaient ouverts, quand les couronnes qui devaient récompenser ses combats étaient prêtes, il hésitait, il voulait gagner du temps en disant : «Demeurer dans la chair est plus urgent pour votre bien. » (Ph 1, 24) Voilà pourquoi non seulement le monde visible, celui que nous connaissons, mais même le monde spirituel lui semblaient loin d’être suffisants pour lui permettre de montrer la charité et l’ardeur dont il brûlait, il en cherchait un autre, et il n’existe pas, qui lui donnerait de manifester ce qu’il voulait, ce qu’il désirait.

… ou Jean ?

13. Jean ne mangeait-il pas des sauterelles et du miel sau¬vage (Mt 3, 4) ? Paul, lui, vivait comme Jean au désert, mais au sein même du monde, cette fois, sans se nourrir de saute¬relles ou de miel sauvage, mais avec une table plus fruste encore, et il était bien éloigné d’avoir suffisamment le néces¬saire même, à cause de son ardeur à proclamer le message. Jean, direz-vous, ne manifesta-t-il pas une grande liberté de parole face à Hérode (Mt 14, 4) ? Mais Paul ferma la bouche non à un seul, ou à deux ou trois princes, mais à une foule de gens comme Hérode, et bien plus redoutables que ce fameux prince».

Comparera-t-on Paul aux anges ?

14. Il ne nous reste qu’à comparer Paul avec les anges : aussi laissons la terre et montons sur les hauteurs des cieux, et que personne, pour autant, n’aille condamner la hardiesse de mes propos ! Car si l’Écriture est allée jusqu’à donner le nom d’ange à Jean, et aux prêtres aussi, quoi d’étonnant si nous comparons l’homme qui les a tous dépassés avec ces puissances d’en haut ? Quelle est donc la grandeur des anges ? C’est d’obéir à Dieu avec le plus grand soin. C’est bien ce qui frappa David et lui fit s’écrier : « Puissances remplies de forces, qui exécutent sa parole. » (Ps 102, 20) Voilà ce qui les rend incomparables, indépendamment de leur nature, aussi incorporelle qu’elle puisse être. Et qu’est-ce qui fait au plus haut degré leur béatitude ? C’est leur obéissance aux ordres de Dieu, c’est que cette obéissance ne défaille jamais.

Or, vous pouvez le constater, Paul, lui aussi, a vécu cette obéissance, s’y appliquant avec soin. Car il ne s’est pas contenté, assurément, d’exécuter sa parole, mais ses ordres aussi, et il est même allé au-delà de ses ordres, ce qu’il a montré en disant : « Quel est donc mon salaire? C’est qu’annonçant l’Évangile, cet Évangile je le propose gratuite¬ment. » (1 Co 9, 18)

Qu’admire encore le prophète chez les anges dans ces versets : « Toi qui fais des vents tes anges et du feu et de ses flammes tes serviteurs ? » (Ps 103, 4) N’est-ce pas là le spectacle que nous offre Paul ? Comme un vent, comme un feu, il a couru sur toute la surface de la terre, et il l’a purifiée entièrement. Et pourtant il n’avait pas encore gagné le ciel ? Eh bien, voilà l’admirable : c’est durant sa vie terrestre qu’il se montre tel, c’est avec un corps mortel qu’il rivalisait avec les puissances incorporelles.

Après Paul, rien ne nous est impossible !

15. Quelle condamnation ne mériterions-nous donc pas, quand un homme, à lui seul, a réuni tous les mérites, si nous ne nous efforcions pas, pour notre part, de l’imiter, si peu que ce soit ? Voilà ce qu’il nous faut avoir à l’esprit pour nous soustraire à l’accusation, et nous empresser de partager le même enthousiasme, afin de pouvoir obtenir les mêmes biens que lui, avec la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance, maintenant et à jamais et pour les siècles des siècles. Amen.

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