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Seigneur, où demeures-tu? (1)

Imprimer Par Paul-Henri Girard

Jean le baptiseur cause avec ses disciples de la venue du Messie. Au même moment, Jésus passe au loin, Il marche d’un pas lent sur le beau sable de la plage, essayant de saisir quelques bribes des paroles de Jean. Ce dernier reconnaît aussitôt la silhouette de Jésus.

Ce n’est pas la première fois que Jésus s’approche du Jourdain, de cette eau, élément mystérieux comme le vent, comme l’Esprit. Cette eau qui étanche la soif, purifie le corps et donne transparence à l’âme… Par une expression étrange Jean signale à ses disciples la présence de Jésus. « C’est lui l’Agneau de Dieu. C’est lui qui efface les péchés du monde. »

Quelques minutes plus tard le groupe se disperse. André et Jean se regardent. Ils ont le même désir d’en savoir davantage au sujet de « l’Agneau de Dieu » dont a parlé le Baptiseur. Une parole qui ne semble pas avoir retenu les autres disciples.

Jean et André se rappellent vaguement de la scène de la veille. Ils revoient le visage crispé du baptiseur à qui Jésus dit André dit avoir entendu : « Ce que je te demande aujourd’hui, fais-le. Plus tard tu comprendras… » André se rappelle de cette parole. Il dit à son compagnon. « Viens, suivons-le. »

Il est 4 heures de l’après-midi. Jésus se sent poursuivi, Il accélère le pas, pour distancer les deux hommes. Eux font de même. André, arrive assez près de Jésus pour lui dire : « Maître, où demeures-tu? » Après un long silence Jésus se retourne et répond: « Venez et vous verrez. » Une réponse froide, bien énigmatique, qui semble dire : Venez et vous verrez ma demeure. Mais je vous réserve une surprise! Ils suivent le Maître. « C’est là-bas…Oui, la petite chaumière. »

Tout est propret, Marie sa mère vient de temps à autre lui préparer le repas du soir, ranger les objets familiers. Elle a déposé un bouquet de menthe sur la table et s’en est aussitôt retournée. La nuit tombe. Les visiteurs ne semblent pas vouloir quitter le petit refuge. Ils questionnent toujours. Lui réfléchit. Eux respectent les longs moments de silence. Jésus parle l’araméen, eux aussi. Mais les mots hébreux ne sont pas absents du dialogue, surtout lorsque Jésus mentionnent les paroles des prophètes.

L’échange est un peu à bâton rompu. Ce qui arrive souvent à des gens qui ne se connaissent pas. Ils cherchent la fente par où va s’infiltrer la parole porteuse qui permet le vrai dialogue.

Jésus dit aimer le langage de Jean le baptiseur. C’est celui des prophètes. Langage brusque, foudroyant même, mais direct comme l’éclair. «Hier je me suis laissé émouvoir par son discours. Je suis descendu avec la foule dans le Jourdain pour une immersion de repentance. »

Des mots du baptiseur qui s’adressaient à la foule viennent à la mémoire des disciples. « Moi je baptise avec de l’eau. Celui qui vient baptisera avec l’Esprit Saint.. » Celui qui vient! Était-ce là, dit Jean, une allusion au Serviteur dont parle le prophète Isaïe? » Jésus garde silence Il ne peut pas tout dire. Il ne sait pas tout dire. Lui, aussi, il apprend auprès du Père.

L’agneau de Dieu ! Quoi dire à son sujet ? « Vous écoutez la Parole, mais elle ne vous marque pas. Rappelez-vous du texte du prophète, ce texte lu à la synagogue de Nazareth le jour du sabbat dernier. « Homme de douleurs et méprisé, il était broyé à cause de nos perversités. Mais dans ses plaies se trouvait notre guérison. Brutalisé mon Serviteur s’humilie, Il n’ouvre pas la bouche, comme l’agneau traîné à l’abattoir… » Oui, c’est à peu près cela le sens de l’Agneau de Dieu. »

André trouve que Jésus a des allures de prophète. Il s’informe. « N’es-tu pas originaire de Nazareth? » Sa question est sournoise André connaît le dicton populaire : « Que peut-il sortir de bon de Nazareth. » Mais, il n’ose pas ici le citer de peur de vexer Jésus.

Jean dit à son tour: « Nous savons que le Messie doit venir. Quand il viendra, il chassera les Romains, il libérera le pays des dieux étrangers, pour que notre Dieu reprenne en main la conduite de son peuple… »

La réplique de Jésus est spontanée : « Pense-tu que Dieu a besoin d’une force autre que la sienne pour ouvrir le Royaume à tous ses enfants ? » Les disciples se regardent, Ils ne comprenant pas bien le sens de la phrase que Jésus vient de dire.

Avec un peu de colère dans la voix Jésus continue: « Son peuple ! Parlons-en de son peuple! Avez-vous oublié cette parole du prophète : ‘Ce peuple m’honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi’. Et le Baptiseur, lui, la langue sifflante, comme un coup de fouet, disait l’autre jour à la foule pour la réveiller: «Engeance de vipères, qui vous a montré le chemin d’échapper à la colère qui vient? »

Oui, le langage du Baptiseur est rude. Mais il ne se trompe pas. Le premier ennemi du pays, ce n’est pas Rome, ce sont les chefs religieux juifs qui le gouvernent. Ils rendent le peuple si versatile. Hier, lorsque le baptiseur versait l’eau sur mon front et sur mes épaules, sa main tremblait. De colère ou de joie? je ne sais pas. Il me regarda étrangement et murmura : « Es-tu Celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?»

« D’autres dit André sont venus et ont posé la même question au Baptisteur. » Il a affirmé et sans détour, il a dit non! pour ensuite ajouter: « Tenez-vous prêts! Il viendra en son temps. C’est lui qui tient en sa main la pelle à vanner pour nettoyer son aire et recueillir le blé dans son grenier. » Est-ce assez clair? Son aire c’est le peuple, et le bon blé, ce sont ceux qui restent fidèles à la parole du prophète.

L’heure de manger était venue. Tout fut servi rapidement. « Quelques petits pains, un carafon de vin, trois petites cailles et des olives. que ma mère vient de m’apporter, Elle possède un olivier dans un coin de son jardin, Oh, jardin, c’est vite dit ! Elle le partage avec sa cousine Elisabeth, qui est venu rejoindre ma mère depuis mon départ. »

Jean dit : « Nous sommes arrivés à l’improviste, Ne te mets pas en peine pour le repas. » Jean ne pouvait détacher ses yeux de ce visage brûlant. La même question revient constamment sur ses lèvres: «Est-ce toi l’Agneau de Dieu? » Mais il ne la pose pas. Il sait que Jésus ne répondra plus à ce genre de question. Alors Jean n’insiste pas.

Un moment au cours du repas Jésus semble porter son regard au loin, vers une foule muette, Il entend des murmures, des gémissements, des cris de vengeance. Son visage prend de nouveaux les teintes de la colère. « Je sais dit-il quelle image les gens se font du Messie. Pour eux, le Messie est le grand Vengeur. C’est le Héros qui parcourt la Galilée, la Judée et les autres régions pour accomplir les promesses annoncées par les prophètes. »

Il dit soudain, comme à lui-même : « On raconte bien des choses sur la venue du Messie. On invente pour lui des joies et des promesses, allant jusqu’à lui donner la force de décapiter l’Aigle romain. Eh bien, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai appris auprès du Père ? Ne comptez pas sur le Messie pour relever le peuple d’Israël. Sa mission est de construire le royaume de Dieu, non celui d’Israël, ni un¨ autre royaume sur la terre. »

Les deux visiteurs ne voient pas la différence entre peuple d’Israël et royaume de Dieu. Pour eux c’est tout un. Jean baisse la tête, il est déçu. Puis il demande: « Comment est-il possible de penser autrement que pense ce peuple toujours brimé, toujours méprisé, à cause de sa croyance en la venue de Messie? Depuis des centaines d’années ce peuple est enchaîné, il est esclave des Perses, des Égyptiens, des Romains. N’est-il pas normal qu’il pense à sa délivrance ? »

« Oui, dit Jésus, oui, je comprends. Mais ce peuple est encore aveuglé par la gloire d’avoir été choisi. Il cherche à voir dans le Messie un héros, le Seigneur des vengeances, alors que les Prophètes l’appellent Serviteur de Dieu. ‘Serviteur souffrant’, prophétisa Isaïe. »

« Nous les Juifs, dit Jean, qui sommes-nous ? » « Le peuple juif, dit Jésus, est une semence. Il est le premier aimé, il est la pierre angulaire de la maison de Dieu. Cela ne vous suffit-il pas? Vous froncez les sourcils! Je crois que vous comprenez ce que je veux dire. Seulement vous avez du mal à voir se briser ces images que vous vous êtes fabriquées au sujet du Messie attendu.

Jésus leur versa un peu de vin qu’ils burent à petites gorgées. Il prit un ton un peu solennel pour leur dire : « A quoi ai-je réfléchi, pensez-vous, durant tout ce temps passé à Nazareth ? Et ma mère qui s’inquiétait. J’allais atteindre mes trente ans. D’après elle, ma vie n’était pas bien organisée, Les années passaient et mon cheminement n’allait pas dans le sens de son désir. Je devinais ce qu’elle voulait : prendre femme comme mes compagnons de village et élever une famille, Lui donner des petits-enfants, ainsi que firent les prophètes : Amos, Jérémie, Osée… Rien de mal, bien sûr, Au contraire, ce chemin est noble. Ma mère s’inquiétait surtout du fait que, de plus en plus je délaissais mes amis, même les plus intimes.

Mais je me devais à un Autre. Un jour, dois-je dire ces choses ? Un jour, j’ai été saisi par une force étrange. Ce qui d’ailleurs peut arrivé à tout le monde. Mais cette force ne me lâche pas. Elle me pousse à réaliser la promesse faite au Père, lors de ma première visite au temple de Jérusalem.

J’avais à peine 12 ans. Maintenant, j’ai dépassé la trentaine. Mais mon coeur n’a pas dévié. Quelques fois, j’hésite, je me défie de mes impulsions. Ce n’est pas toujours facile de comprendre le langage du Patron. Mais l’autre jour, à la synagogue, après la récitation des psaumes et le passage sur l’envoi dont parle le livre d’Isaïe, je n’ai plus hésité. La foule s’est retirée et je suis demeuré seul un moment, prosterné sur les dalles. Alors, Quelqu’un siffla à mes oreilles le mot de serviteur! Oui, c’est bien le mot que j’ai entendu. Je me suis relevé et j’ai dit: « Père, me voici : Envoie-moi. »

« Pour moi croire c’est cela. Ce n’est rien de palpable, comme on palpe un beau tissu, un brocart réservé à la liturgie. Le doute ne s’efface pas complètement, mais l’abandon domine et nous le fait surpasser. Je suis sûr que le Malin n’était pas loin. Certains coins du cœur sont comme des petits déserts et le Malin cherche toujours à les fréquenter. Mais l’autre voix était plus forte et le mot serviteur continuait à résonner à mes oreilles. Pour me donner confiance, j’ai répondu à nouveau: « Envoie-moi, quoi qu’il arrive. »

Je ne pouvais plus reculer. C’est à ce moment-là que j’ai quitté Nazareth pour me rendre au Jourdain. La parole du Baptiste m’a soulevé. Les mots qu’il disait brisaient les chaînes de mes hésitations. Tout n’est pas encore gagné. J’appréhende vaguement ce qui m’attend. Mais je me console en me disant: Si tu tombes, aie le courage de te relever. Si tu te blesses, cherche le remède, qui guérit.

Les assiettes sont vides. La flamme de la lampe vacille. André et Jean comprennent que c’est le temps de quitter. Ils se lèvent, joyeux et anxieux tout à la fois. Ils ne savent pas trop s’ils ont frappé à la bonne porte. Mais quelle rencontre ! Lentement, ils filent dans la nuit, enveloppés du manteau de leur indécision.

Le lendemain André va vers son frère Pierre. Mais Pierre sans donner à son frère le temps d’une explication dit : « Tu es rentré bien tard hier. Tu ne vas pas recommencer ces escapades et courir après tous ceux qui se croient prophètes. On m’a raconté que toi et Jean… »

La petite colère démontée, André n’a qu’une phrase à dire, pour persuader peut-être: « Pierre, attends que je te raconte. Ce fut une soirée inoubliable, je te le dis, Jean et moi nous avons trouvé le Messie ! »

Paul-Henri Girard, o.p.
Missionnaire au Japon

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(1) Luc, vers la fin de son évangile, raconte l’épisode des disciples d’Emmaüs. Jésus engage avec eux un long et précieux dialogue. Or, au début de son évangile Jean mentionne une autre rencontre de Jésus avec deux disciples de Jean le baptiseur. L’un s’appelle André, nous ignorons le nom de l’autre. Je le nommerai Jean, celui qui a laissé un magnifique évangile.

Qu’en est-il de cette rencontre? Jean l’évangéliste ne fait que mentionner le fait. En réalité, nous en savons rien. Mais cette absence m’a toujours intrigué. Bien sûr, nous ne saurons jamais ce qu’ils se sont dit.

À moins de… eh oui, à moins de l’imaginer! Comme les évangélistes eux-mêmes ont dû parfois, souvent imaginer et embellir certaines paroles et gestes de Jésus, pour mieux faire comprendre aux premiers Chrétiens la grandeur du Seigneur de gloire. Libre à vous de participer à ma méditation.

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