Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Le Magnificat de ce soir et moi

Imprimer Par Père Jacques

L’invitatoire (v. 47)

Les cloches du monastère sonnent pour les vêpres. Comme tous les soirs. Dans un premier temps, mon corps est seul à s’y rendre. C’est que mon esprit est encore occupé par toutes sortes d’affaires… Pas grave, c’est déjà la moitié de moi-même. Mieux que rien… Ce qui explique que l’introduction de l’office et l’hymne de ce soir ont passé sans que je ne m’en aperçoive. Je ne réussis à me reprendre, tant bien que mal, que pour les psaumes : appels au secours, peur et colère, doute et confiance, détresse et foi, je m’y reconnais bien un peu. Une brève lecture de la Parole de Dieu, maintenant. Un silence pour intérioriser. Puis, « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. » (v. 47) Surprise. Embarras. Je n’ai aucun motif d’exulter. Aucune raison d’éclater en cris de joie. Ma journée a été terne au possible. Autant, sinon plus que celles qui l’ont précédée. Mais, au fait, est-ce que je suis appelé à exulter pour ce que j’ai fait ou pour ce que Dieu a fait ? Cette journée toute banale qui s’achève est une journée de marche de plus vers le salut, un cheminement bras-dessus bras-dessous avec Dieu mon Sauveur. Tout au long, c’est lui qui m’a accompagné, soutenu, éclairé, sauvé, même si je n’y ai guère songé en cours de route.

Magnifier, exulter. Non pas faire un funny face dans le genre « Souriez, Jésus vous aime », mais me laisser stimuler par les mots que la liturgie me donne. Les laisser me dire ce que mon âme devrait ressentir et faire, mais ne ressent et ne fait presque jamais. Par lassitude, par oubli ou par ingratitude. « Bénis le Seigneur, ô mon âme. » (Psaume 103, 1) Oui, mon âme, réveille-toi, prends conscience de ton bonheur et exulte en Dieu ton Sauveur. « Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » (Psaume 102, 2) « Je vais le magnifier, lui rendre grâce. » (Psaume 68, 31) Les mots de la liturgie n’ont pas tellement pour objectif de traduire ce que déjà je ressens mais de m’exhorter à ce que je suis appelé à vivre, avec Dieu, en mon cœur. La Parole me convertit. Ou devrait le faire. « Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur. » (Psaume 91, 1) Magnifier, exulter, me réjouir, encore faut-il des motifs.

Dieu de Marie. (v. 48-49)1

Dans l’Évangile selon saint Luc, Élizabeth vient tout juste de proclamer le bonheur de la « Mère de son Seigneur », en mettant de l’avant les dispositions intérieures de celle-ci : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement… » (Luc 1 ,45) Marie elle-même, au contraire, place plutôt son bonheur dans l’intervention inattendue de Dieu en sa faveur : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. » (v. 48) Deux types de béatitudes2. Ce soir, je laisse donc Marie chanter par mon intermédiaire, se dire bienheureuse à nouveau et à jamais à cause de la grâce sans mesure qui lui est faite. Elle est la petite fille d’Israël sur laquelle la puissance de Dieu s’est penchée. Mais même ici, déjà, elle n’est pas tout à fait seule. Elle s’inscrit dans la longue liste des pauvres pour qui « le Puissant fit des merveilles », qui ont bénéficié des bénédictions de Dieu et qui ont chanté au fil des âges : « Mon âme exulte à cause de mon Dieu. » (Isaïe 61, 10 ; Habacuc 3, 18) Longue liste dans laquelle, ce soir je me faufile. « Toi qui as fait de grandes choses : Dieu, qui est comme toi ? » (Psaume 70, 19)

Le Dieu des humbles (v. 50-53)

Après deux versets, le ton change du tout au tout, il devient plus engagé, conflictuel et révolutionnaire. Il illustre le bouleversement des situations et des valeurs qui caractérisent le passage de ce monde-ci au monde nouveau. Car Dieu a ses goûts. Dieu a sa politique. Il rétablit la justice sociale en écrasant les puissants et en redressant les humiliés. Et cette politique, aujourd’hui encore, il l’applique envers tous : mes frères qui vivent avec moi, les personnes que j’ai rencontrées ces derniers jours, moi-même enfin. L’émerveillement que suscite cette élection de Dieu en Marie devient l’émerveillement et l’exultation de tous ceux et celles qui bénéficient, à leur tour, d’une promotion divine. Elle peut devenir mon propre émerveillement si je suis assez attentif à l’action déroutante de Dieu aujourd’hui.

Dieu a ses goûts et ses préférences dans le monde du religieux (v. 50-51), autrement dit, celui du savoir et du croire. « Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble, de loin, il reconnaît l’orgueilleux. » (Psaume 137, 6) Il favorise « ceux qui le craignent » mais, au contraire, n’a que faire des « superbes », ou comme le dit littéralement le grec, de « celui qui se montre au-dessus ». L’orgueilleux est, pour la Bible, celui qui se place au-dessus de Dieu. À l’inverse de celui qui craint Dieu, il accorde plus d’importance à lui-même qu’à Dieu, il veut vivre sa vie sans ce dernier et cherche à se suffire à lui-même. Alors, Dieu ne peut rien pour lui. Il s’est fermé sur lui-même. À l’inverse, la crainte de Dieu rend ouvert et disponible. Ceux qui la possèdent sont perméables à « son amour qui s’étend d’âge en âge. »

Dieu a aussi ses goûts et ses préférences dans le monde du politique (v. 52). Bouleversement ici encore, puisqu’il « renverse les puissants de leurs trônes. » Les puissants, c’est-à-dire ceux qui se croient forts de leur réussite humaine et qui jouissent d’une grande autorité sur les autres. Au contraire, parce que « l’homme regarde à l’apparence (et que) Dieu regarde au cœur » (1 Samuel 16, 7), « il élève les humbles », c’est à dire ceux qui sont sans pouvoir, sans influence, sans importance. Oui, « de la poussière il relève le faible. » (Psaume 112, 7)

Dieu a enfin ses préférences dans le monde de l’économique (v.53). Renversement de valeurs une troisième fois. Les pauvres, ceux qui souffrent de la faim, voient leurs attentes satisfaites : « Il comble de bien les affamés »; les riches s’en retournent chez eux bredouilles : « renvoie les riches les mains vides. » Tout ce qui qualifie, à nos yeux, la grandeur humaine – orgueil, pouvoir, richesse – est dispersé et détruit, alors que sont exaltés et comblés les humbles, les petits et les affamés. Et le moteur de ce renversement est la miséricorde de Dieu qui aime les humbles. Ne nous y trompons pas ! Il s’agit plus que d’un manifeste social3, il s’agit de la révélation d’un amour qui met en cause tout ce qui, dans nos sociétés humaines, abaisse, humilie ou exclut les petits. Il s’agit déjà de l’irruption au milieu de notre histoire de l’inouï du Royaume.

Et ce Royaume, aujourd’hui aussi, est à l’œuvre. Et le travail ne manque pas ! Des gens pleins de faiblesse, dépassés par les difficultés de la vie, écrasés par les structures de pouvoir… Nos communautés chrétiennes de plus en plus fragiles, les institutions et les structures sur lesquelles nous nous sommes appuyés qui s’effritent, notre personnel qui vieillit et qui s’essouffle… Moi-même enfin… Tous nous avons besoin de nous faire redire ce soir, par le biais de ce Magnificat, que Dieu ne travaille pas comme nous et qu’il nous réserve des surprises. Comme j’ai moi-même besoin de me faire redire que ce ne sont pas mes compétences éventuelles et mes succès aux yeux humains qui me permettent de me bien faire voir de Dieu, mais qu’il peut agir aussi à travers mes échecs et mes impuissances.

Le Dieu du Peuple (v. 54-55)

Dans cette dernière section le même mot « amour » revient à nouveau (v. 54) et il s’étend, cette fois, à tout Israël. Le peuple tout entier est inscrit dans la catégorie des opprimés et des pauvres de Yahweh4. L’incarnation est une intervention salvifique qui commence à accomplir « la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race ».

Le moteur de cette espérance est le thème du souvenir ou de la mémoire de Dieu. Grâce à la fidélité à sa « promesse faite à nos pères », tout se réalise aujourd’hui. Oui, aujourd’hui encore, Dieu n’oublie pas son peuple, son Église. C’est encore avec elle que ce soir je proclame : « L’amour du Seigneur, sans fin je le chante ; ta fidélité, je l’annonce d’âge en âge. » (Psaume 88, 2)

Conclusion

L’intériorité n’exclut pas une approche sociale et politique. Au contraire, n’y a-t-il pas un équilibre à trouver et à maintenir dans la vie de chaque croyant ? Marie, sur ce plan, nous précède, en ouvreuse de piste, en figure de proue. Et ce soir encore, toute l’Église reprend son plain-chant.

Le Magnificat est déjà une annonce de ce que proclamera l’Évangile selon saint Luc : Dieu choisit ce qui est sans valeur à nos yeux : les lépreux, les possédés et les malades (Luc 4, 40-42 ), la femme pécheresse (7, 36-49), l’invité qui a pris la dernière place (14, 7-11), les pécheurs et les rejetés (15, 1-2), la brebis perdue (15, 3-7), le fils prodigue (15, 11-31), le pauvre Lazare (16, 19-31) et jusqu’au bon Larron (23, 39-43). C’est donc bien un Évangile que je suis en train de chanter.

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