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Le psalmiste

Psaume 49 : L’abondance, à quoi bon?

Imprimer Par Michel Gourgues

2 Écoutez ceci, tous les peuples,
prêtez l’oreille, tous les habitants du monde,
3 gens du commun et gens de condition,
riches et pauvres ensemble!

4 Ma bouche énonce la sagesse
et le murmure de mon cœur l’intelligence;
5 Je tends l’oreille à quelque proverbe,
je résous sur la lyre mon énigme.

6 Pourquoi craindre aux jours de malheur?
la malice me talonne et me cerne :
7 eux, se fient à leur fortune,
se prévalent du surcroît de leur richesse.

8 Mais l’homme ne peut acheter son rachat,
ni payer à Dieu sa rançon :
9 il est coûteux, le rachat de son âme.

C’en est fait pour toujours. 10 Et il vivrait encore?
Plus jamais il ne verrait la fosse?

11 Or, il verra mourir les sages,
périr le fou et l’insensé,
ils laissent à d’autres leur fortune.

12 Leurs tombeaux sont à jamais leurs maisons,
d’âge en âge leur demeure;
et ils avaient mis leur nom sur leurs terres!

13 L’homme dans son luxe ne comprend pas,
il ressemble au bétail qu’on abat.

14 Ainsi vont-ils : confiance en eux-mêmes;
et derrière eux, à leur voix, on accourt.
15 Troupeau que l’on parque au shéol,
la Mort les mène paître,
les cœurs droits domineront sur eux.

Au matin s’évanouit leur image,
le shéol, voilà leur résidence;
16 Mais Dieu rachètera mon âme
des griffes du shéol et me prendra.

17 Ne crains pas quand l’homme s’enrichit,
quand s’accroît la gloire de sa maison.
18 À sa mort, il n’en peut rien emporter,
avec lui ne descend pas sa gloire.

19 Son âme qu’en sa vie il bénissait
– et l’on te loue d’avoir pris soin de toi –
20 ira rejoindre la lignée de ses pères
qui plus jamais ne verront la lumière.

21 L’homme dans son luxe ne comprend pas,
il ressemble au bétail qu’on abat.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Faut-il vraiment parler d’un «psaume»? Non, si l’on entend par là une prière adressée à Dieu sous forme de demande, de louange ou d’action de grâces. Dans ce psaume, le «tu» de Dieu est absent d’un bout à l’autre. Et si le «je» est présent au début (v. 2-5) puis réapparaît ensuite furtivement à deux reprises (versets 6 et 16) dans un détour de phrase, ce n’est pas le «je» d’un priant, mais celui d’un sage réfléchissant sur l’expérience et la destinée humaines. Un psaume assez particulier, donc, où presque tout est à la troisième personne comme dans les exposés du livre des Proverbes ou de la Sagesse.

C’est bien de sagesse qu’il est question dans le préambule initial (v. 2-5), où l’auteur fait part de son propos. Celui-ci, si l’on considère l’ampleur de l’auditoire dont il sollicite l’attention, possède à ses yeux une portée universelle. Ce qu’il va exprimer intéresse chacun, quelle que soit sa provenance géographique (v. 2), sa condition sociale ou sa situation économique (v. 3). Et ce qu’il va exprimer, c’est la solution d’une énigme (v. 5), d’une réalité mystérieuse, intrigante, au sujet de laquelle tout le monde se pose des questions.

Les riches, des deux côtés de la mort

La réalité en cause, c’est celle de l’inégalité entre les gens et la réaction qu’elle suscite chez les moins favorisés : «Ne crains pas quand l’homme s’enrichit» (v. 17). Voilà ce qui pose question, surtout si l’on croit, comme c’était le cas primitivement en Israël, que tout se joue ici-bas et que la richesse est un signe de la bénédiction de Dieu. C’est donc des riches qu’il va s’agir, comme l’indique le refrain qui, au verset 13, coupe le psaume en deux et qui sera repris de nouveau en finale (v. 21) : «L’homme dans son luxe ne comprend pas, il ressemble au bétail qu’on abat».

Non, les riches ne sont pas à envier. Non, tout ne se joue pas ici-bas. Ce sont ces idées que le psaume développe en deux temps. Dans la première partie (v. 6-12), il envisage les choses d’un point de vue terrestre en retraçant ce que l’on peut constater ici-bas à propos des riches. Dans la deuxième partie (v. 14-20), il évoque d’abord ce qui échappe à l’expérience, le sort des riches dans l’au-delà (v. 14-16, 20), puis il complète ce qui a été dit précédemment concernant leur situation ici-bas (v. 17-19). Voyons de plus près.

Il suffit de regarder…

Commençons par le premier volet (v. 6-12) et son complément aux v. 17-19.

Ce qui est décrit là concerne ce qui se passe ici-bas et que tous peuvent vérifier. Voici des gens qui misent tout sur les richesses qu’ils empilent (v. 17). Ils mettent leur confiance et leur fierté (v. 7) en elles et dans le bien-être qu’elles procurent. Satisfaits, ils se félicitent eux-mêmes : «Bravo, tout va bien pour toi» (v. 19).

Mais ces gens sont des myopes. À mesure que le temps passe, ils doivent bien se rendre compte que, s’ils peuvent avec leur argent s’aménager une vie plus douce, ils ne peuvent rien pour se procurer une vie plus longue, que cela échappe entièrement à leur maîtrise. L’argent procure bien des choses mais il ne peut «racheter la vie», c’est-à-dire la prolonger en échappant à la mort (Ex 21,29-30). Pas moyen de négocier là-dessus avec Dieu, seul maître de la vie (v. 8-9).

Ainsi donc, les riches meurent comme tout le monde (v. 11), sans pouvoir emporter avec eux la fortune qu’ils ont accumulée (v. 18) et qu’ils doivent laisser à d’autres (v. 11). Une fois au tombeau, ces gens à qui l’opulence conférait de l’importance, dont le nom était connu de tous, tombent dans l’oubli, plus personne ne se souvient d’eux (v. 12).

L’invisible pour les yeux

Tout, jusqu’ici, est affaire d’expérience, d’observation et de sagesse humaines. Il n’en va plus de même dans la suite (v. 14-16 et 20), où l’on passe de l’ici-bas à l’au-delà, du visible à l’invisible.

En réalité, par delà le tombeau, c’est au Shéol que se retrouvent les riches, sous la conduite implacable de la Mort, sinistre berger qui les y mène comme un troupeau (v. 14-15). C’est là que, soustraits pour toujours à la lumière (v. 20), ils auront leur demeure à jamais (v. 15).

Mais le psaume ne se contente pas de décrire ce triste aboutissement des riches. Il paraît évoquer par contraste le sort des «cœurs droits», si l’on comprend la deuxième partie du v. 15, dont le texte est difficile, au sens de «les cœurs droits domineront sur eux», c’est-à-dire connaîtront un sort qui l’emportera sur celui des riches. Et il y a surtout le v. 16, où intervient le «je» du sage : littéralement, «Dieu rachètera mon âme de la main du Shéol parce qu’il me prendra». «Racheter l’âme» : on a ici la même expression qu’au v. 9 où elle signifiait échapper à la mort grâce à un prolongement de la vie. Ici, la perspective est changée : on n’est plus avant la mort mais après, et si la vie est rachetée, c’est, semble-t-il, en étant tirée du séjour des morts pour être avec Dieu. Alors que les riches sont au Shéol pour y rester, Dieu en tirera les cœurs droits. Pour leur faire connaître quoi? Le psaume ne le dit pas et demeure mystérieux à souhait, comme s’il ne pouvait encore dépasser le stade du pressentiment et entrevoir seulement une espérance encore incapable de se dire clairement.

Moins méchants qu’inconscients

Le psaume 49, dit-on parfois, parle de rétribution, en opposant le sort des justes à celui des pécheurs. Mais est-ce bien de cela qu’il s’agit?

Nulle part il n’est question de l’injustice ou de la méchanceté des riches. Le seul élément en ce sens pourrait être la deuxième partie du v. 6, traduite plus haut de la façon suivante : «La malice me talonne et me cerne». Mais, ici, le texte est difficile et il n’est pas du tout clair que la malice dont se plaint l’auteur du psaume soit celle des riches à son égard. Ce qui est mis en relief, c’est plutôt la prétention, la courte vue et l’inconscience des riches. N’est-ce pas ce que souligne à deux reprises le refrain des versets 13 et 21? Accaparé par sa fortune et ce qu’elle lui procure, infatué de lui-même, le riche se montre aussi inconscient de ce qui l’attend qu’un animal qu’on mène à l’abattoir.

Il en est des riches du psaume comme de celui de Lc 16. Il n’est pas dit que le riche a fait preuve de méchanceté à l’égard du pauvre Lazare. Il l’a ignoré simplement, enfermé dans sa bulle de luxe et d’autosuffisance, tout occupé à faire bombance, engoncé dans sa pourpre et son lin fin. La myopie des riches mise en scène dans le psaume fait encore penser à celle du riche de Lc 12 : «Insensé, cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l’aura?» (Lc 12,20). De la même manière que la parabole, le psaume s’applique à montrer que «au sein même de l’abondance, la vie de quelqu’un n’est pas assurée par ses biens» (Lc 12,15).

«Il me prendra»

Ceci dit, il est vrai que le psaume laisse entrevoir un contraste entre le sort et la destinée des riches et ceux des «cœurs droits», tout comme la parabole de Lc 16 montre comment dans l’au-delà la situation du riche et celle de Lazare se trouvent renversées. Discret, allusif, mystérieux, le psaume paraît envisager, pour après la mort, un «rachat» qui fera déboucher dans une communion à Dieu : «Dieu rachètera mon âme et il me prendra» (v. 16).

Espérance timide, encore à l’état inchoatif, que d’autres psaumes exprimeront plus clairement : «tu n’abandonneras pas mon âme au Shéol, tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face, plénitude de joie, à ta droite délices éternelles». Ainsi se termine le Ps 16, celui dont se souviendra Pierre au jour de la Pentecôte : «David a vu d’avance et annoncé la résurrection du Christ qui, en effet, n’a pas été abandonné à la mort et dont la chair n’a pas vu la corruption : Dieu l’a ressuscité, ce Jésus, nous en sommes tous témoins.» (Ac 2,31-32) Pour des chrétiens priant le psaume 49, l’espérance confuse qu’il insinue a alors trouvé son terme.

fr. Michel Gourgues, o.p.

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