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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.
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L’union de Fribourg. L’internationale catholique de la question ouvrière

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En parcourant des yeux la longue table de conférences, Gaspard Decurtins s’abandonne un instant à une pensée irrévérencieuse : étrange assemblé vraiment… Des comtes, des barons, des éminences et des leaders ouvriers; des Allemands, des Autrichiens, des Français, des Romains et des Suisses comme lui, une forme « d’Internationale, », mais il n’est pas sûr que le mot plairait à certains des éminents invités du cardinal Mermillod… C’est ce qui l’a fait sourire un instant.

Pourtant, dans les congrès qu’il fréquente, il ne se passe pas un jour, pas un discours sans qu’il n’entende ce terme. Chef du parti ouvrier suisse, il a l’habitude de prendre la parole devant les délégués des industries textiles de Saint-Gall ou de Schaffhouse, devant les machinistes et les chaudronniers de Bâle et de Lucerne, devant les horlogers du Jura… Oh! ce n’est pas que la joute oratoire avec les personnalités réunies aujourd’hui lui fasse peur : député des Grisons, Decurtins a l’habitude des débats d’idées, voire du combat pour les idées. Mais il n’est pas sûr que la diatribe ou la polémique soient parfaitement à leur place ici, sous les lambris dorés du palais épiscopal de Fribourg, en ce jour de 1884.

Allons, foin d’ironie! Une tâche sérieuse les attend, celle pour laquelle le prince de Loewenstein, le comte Kuefstein, le marquis de La Tour du Pin, M. Milcent et le cardinal Mermillod lui-même ont créé cette Union de Fribourg. Ils entendent qu’elle permette à des penseurs, à des ecclésiastiques, à des hommes d’action aussi qui, à travers l’Europe, tentent tous de jeter les bases du catholicisme social, de travailler ensemble.

Decurtins songe en cet instant que s’entendre ne sera pas facile: des hommes comme Albert de Mun, le baron Carl von Vogelsang, le comte Blome, Henri Lorin, ou les pères de Pascal et Lehmkuhl n’appartiennent pas aux mêmes écoles de pensée. Tous, sans doute ne s’accordent pas sur les paroles inaugurales du cardinal : « Nous avons en face de nous les socialistes, qui sont plutôt des exilés de l’ordre chrétien que des adversaires… » Quand certains, pour combattre la misère née du libéralisme, espèrent le retour d’une société européenne prérévolutionnaire, d’autres, au contraire, considèrent comme irréversibles les changements nés de la démocratie en politique et de l’industrialisation. Le Suisse est de cette dernière catégorie. Et encore, il ne s’agit que de réfléchir et non d’agir…

Heureusement, il y a aussi des points de convergence : leur commune opposition à l’individualisme, à l’égoïsme libéral; leur souci de demeurer fidèle à l’Église, de ne pas déduire de leurs travaux une remise en cause de la foi, comme le fait alors le protestantisme social; enfin leur désir de voir Rome prendre en compte la question sociale…

Sous la houlette de Mgr Mermillod qui vient d’ouvrir la séance, cette réunion aura lieu chaque année. Et malgré le scepticisme amusé de Decurtins, qui est l’une des chevilles ouvrières des travaux, les résultats vont être considérables : en 1890, l’Union de Fribourg a élaboré des synthèses et des propositions sur le rôle de l’État, sur la nécessité de mettre au point une législation nationale et internationale pour la protection des travailleurs, aussi bien que sur les organisations professionnelles, la représentation des travailleurs… Bref, elle a rassemblé les idées et les ambitions du catholicisme social, offrant à Léon XIII, qui suit avec un grand intérêt l’expérience, un corpus théorique qui alimentera sa réflexion pour préparer l’encyclique Rerum novarum qu’il publie en 1891.

Dès 1885, l’Union demande au pape de prendre position sur la question ouvrière, et de défendre les victimes des excès du libéralisme. En 1890, Mgr Mermillod peut annoncer, sous le sceau du secret, à l’assemblée que l’encyclique est pratiquement achevée. Certains, comme Decurtins, le savent bien, qui ont mis la main à la pâte pour établir les premiers schémas du texte.

Lorsque, Rerum novarum paraît quelques mois avant la mort du cardinal Mermillod, c’est en grande partie, le travail de l’Union de Fribourg qu’elle reprend et sanctionne. L’Union ne survivra pas à la mort du prélat, mais ses membres contribueront à donner au texte toute sa publicité.

Beaucoup comme Decurtins sont parlementaires : ils défendent leurs travaux devant les différentes représentations nationales. Les autres participent à tous les congrès catholiques de leur pays, pour y apporter la bonne parole face à des auditoires largement ignorants de la question ouvrière… Quant à Decurtins, il choisit de continuer à affirmer ses convictions dans les congrès ouvriers. Cela ne manque pas de lui procurer quelques nouvelles occasions de sourire, ainsi, lorsque le congrès international ouvrier de Bienne (1891) approuve par acclamation l’encyclique, ou que celui des Associations ouvrières suisses (1893) vote, presque à l’unanimité, alors que les catholiques y sont archi minoritaires, la motion suivante : « Les organisations ouvrières catholiques sont invitées à déployer une propagande internationale en faveur de la réalisation des postulats que Léon X111 a dénoncés dans son encyclique sur la question ouvrière. »

Léon X111 pourra bien alors récompenser Decurtins, ce « cher fils », en prenant position en 1893 pour une législation internationale du travail que le Suisse appelait de ses vœux depuis 1888, et dont l’Union de Fribourg avait fait son cheval de bataille. Cet appel définissait les contours de la future Organisation internationale du travail (1919).

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