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Louis Boisard. « Il faut vous faire prêtre »

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Le père Fond, curé à Saint-Bruno-des-Chartreux, vient de faire cette tranquille déclaration à son pénitent, Louis Boisard.

Nous sommes en 1873, jour de la fête du Sacré-Cœur, dans une église de la Croix-Rousse, « quartier où l’on travaille » à Lyon. Cela dit, sans trop de malice mais avec un certain réalisme, par les canuts lyonnais qui veulent opposer leur colline à celle d’en face, Fourvière, la colline où l’on prie. Les lyonnais fervents et reconnaissants y ont élevé une basilique dédiée à Notre-Dame pour la remercier de leur avoir épargné la peste.

Louis Boisard, le pénitent à genoux qui vient de s’entendre dire : « Il faut vous faire prêtre », est un ingénieur de vingt-deux ans tout juste, et un brillant industriel lyonnais. À treize ans, par dérogation, il entrait à l’école centrale de Lyon, à seize, il en ressortait diplômé, et deuxième de sa promotion. Cette brillante réussite ne l’a pas empêché, pour se forger le caractère, de commencer comme ouvrier dans l’entreprise paternelle. Pendant deux ans, il a appris à connaître le milieu des travailleurs manuels. Ensuite, la guerre contre la Prusse l’a vu s’engager à dix-neuf ans. Il en est revenu sans blessure, et s’est lancé, avec son beau-frère, dans la fabrication industrielle de produits pharmaceutiques.

Même s’il trouve le temps de fréquenter la Société Saint-Vincent-de-Paul et de créer un cercle catholique ouvrier. Louis Boisard est un jeune homme très occupé à qui tout sourit : études, argent, travail… Alors, lorsque la déclaration du Père Fond tombe dans le silence du confessionnal, le pénitent ne sait vraiment que répondre.

– Mais je n’ai jamais fait de latin… Et je suis associé pour douze ans à mon beau-frère. Qu’adviendra-t-il si je le laisse tomber ? Et il y a aussi mon père, jamais il n’acceptera que je ne reprenne pas sa succession. Vous le connaissez, il n’est pas pratiquant, et il a tant donné pour ma réussite.

Le bon prêtre, qui a pressenti le caractère exceptionnel de son « client », lui répond tout aussi calmement que le latin s’apprend, que le beau-frère s’en accommodera, et que le père finira par accepter ce que veut le Seigneur.

– Il suffit de lui faire dire par votre sœur. Les pères entendent mieux leur fille. Et il se rendra par amour pour vous s’il ne le fait pour Dieu.

Le père, d’abord, ne se résout pas. Il cherche à comprendre. Le prêtre à qui il demande conseil lui assure que Louis, son successeur et fils a de grandes choses à réaliser pour le bien de tous. Bouleversé par cette révélation, M. Boisard retrouve le chemin de l’Église et prend, à la société Saint-Vincent-de-Paul, la place que son fils, occupé par sa formation théologique, a laissée vacante.

Quatre ans plus tard, en 1877, Louis devient l’abbé Boisard. Il a vingt-six ans. L’année suivante, il est préfet de discipline à Saint-Bruno-des-Chartreux, quand il, apprend la mort de son père, victime d’un accident de chemin de fer. Sa mère rejoint son époux dans la mort six mois plus tard. Louis accablé de tristesse, tombe malade et doit cesser son travail. Il se rétablit à l’automne 1879 et le cardinal Caverot, archevêque de Lyon, le nomme aumônier du patronage Notre-Dame- de-la-Guillotière.

Louis retrouve alors ce milieu ouvrier qu’il avait appris à aimer lorsqu’il travaillait dans l’usine de son père. Mais il découvre rapidement que les apprentis, écrasés de travail, désertent le patronage. Il s’aperçoit en outre que ces jeunes gens ne reçoivent pas la formation générale et professionnelle qui leur permettrait de sortir sereinement de l’enfance, et de faire face à leur vie d’adulte chrétien responsable. Il comprend qu’il a trouvé son terrain d’élection, mais ne sait pas encore que là sera sa vocation. Il fait retraite, en 1881, et part pour l’Italie. Don Bosco qui l’accueille à Turin, se rend compte que la personnalité de Louis doit s’épanouir dans un autre contexte que le sien. Louis retourne donc à la Grande-chartreuse. Il doit réfléchir encore : on ne s’engage pas aussi facilement hors des sentiers battus, lorsqu’on est de formation technique et que l’on a la tête bien faite.

Vous avez en effet une vocation particulière, lui dit un des moines. Dieu vous a façonné. Vous êtes Boisard. Soyez toujours Boisard, Bois ardent!

Louis va donc se mettre à l’œuvre. Il conçoit un projet novateur : faire, en même temps et de façon cohérente, l’éducation secondaire, la formation professionnelle, morale et religieuse du futur ouvrier. Louis n’est pas ingénieur pour rien. Les productions des élèves, au cours de leur formation, devront être de qualité et d’un prix compétitif.

Après une nouvelle retraite à la Chartreuse, tout s’enchaîne, comme les rouages bien huilés d’une machine-outil. De 1882 à 1895, les ateliers s’ajoutent les uns aux autres. Les commandes affluent. En 1895, l’académie de Lyon distingue les ateliers du père Boisard.

Le jeune créateur d’entreprise d’autrefois n’a rien perdu de sa fougue, ni de son sens de l’organisation. Au contraire, le sacerdoce et le don total de soi lui permettent d’ouvrir au plus grand nombre, les portes de l’industrie, de manière que chacun s’y trouve libre, inventif et adapté. Les jeunes gens formés dans les ateliers du père Boisard deviendront des adultes responsables dans leur vie professionnelle et dans leur vie sociale et privée : ce que l’on apprend bien, dans le creuset de l’adolescence, ne se perd pas. Louis Boisard affine sa pédagogie, l’adapte au rythme de chacun. Hormis les cours de français, de philosophie, d’économie et de religion, tout se passe sur le terrain, c’est-à-dire dans les ateliers.

Après trente-huit ans d’existence, les ateliers du père Boisard reçoivent mille demandes d’inscription par an. Et l’œuvre survit à la mort de son fondateur en 1938. Sa vitalité est encore présente dans sa région.

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