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John Bradburne. Un autre saint François en Afrique

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Les enfants eurent tôt fait d’entourer le vieil homme. Il avait sûrement une nouvelle histoire à leur raconter. Cela faisait maintenant plus d’une saison qu’il n’était pas venu au village et, ce jour-là, il était descendu du bus hebdomadaire qui venait de Harare, capitale du Zimbabwe. Mais, pour le moment, les devoirs sacrés de l’hospitalité leur demandaient de réfréner leur impatience et de courir prévenir leurs parents. Lorsque les adultes eurent terminé de se saluer, de s’offrir des présents et d’échanger des nouvelles, lorsque les poules furent enfermées, les chiens attachés, et les moutons et les chèvres regroupés pour la nuit, lorsque les femmes eurent terminé de servir le repas, lorsque les hommes étendirent leurs jambes et allumèrent leur pipe, lorsque les enfants furent assis autour de lui, le vieillard commença son récit.

Il est arrivé dans un grand avion blanc. Il avait la peau blanche comme le lait, une robe brune comme les montagnes et il marchait pieds nus comme un Shona. C’était le 6 août 1962, Harare s’appelait Salisbury, et le Zimbabwe, Rhodésie. Il était missionnaire franciscain anglais, et s’appelait John Bradburne.

La première fois que je l’ai rencontré, c’était à la minuscule léproserie Mutemwa « on vous isole ». L’Anglais était le gardien des lépreux. Il avait construit une maison pour son Dieu, un Dieu suspendu à une croix de bois, qui aime que l’on vienne lui rendre visite et qu’on lui chante des chansons. John avait appris aux lépreux à chanter des chansons pour son Dieu. Il disait que les lépreux sont des hommes et que Dieu les aime comme ses propres enfants. Et quand il disait cela, avec des mots qui chantent, on voyait bien qu’il aimait chacun d’entre eux. Alors c’était comme si son Dieu parlait par sa bouche et aimait par son regard. Mais je crois qu’il n’aurait pas aimé que je vous dise cela. Il aurait dit « Mbassa, ne dis pas de sottises! L’amour de Dieu est bien plus grand que ce que tu peux imaginer. » Il parlait comme ça, John Bradburne.

Un jour, j’étais venu lui apporter un message des autorités, je l’ai vu qui sortait du poulailler : il parlait à ses poules et les appelait chacune par un petit nom… Victoria, Elisaheth, Margaret… C’est ce jour-là que John Bradburne est devenu mon ami, et que je suis devenu le sien. Je n’aimais pas beaucoup les lépreux, mais John avait commencé à me raconter sa vie. Alors je suis revenu souvent pour l’écouter.

Son père était un pasteur anglican, une sorte de sorcier qui parle au Dieu accroché à la croix. John était né en 1921 dans l’Angleterre du Commonwealth. Officier pendant la Seconde Guerre mondiale en Malaisie et en Birmanie, il s’était converti au catholicisme. Ce sont aussi des sortes de sorciers qui parlent au Dieu accroché à la croix mais ils ne chantent pas les mêmes chansons. Enfin, je crois.

De retour en Angleterre en 1947, John avait été reçu dans l’Église catholique par les bénédictins de l’abbaye de Buckfast. Malgré trois tentatives, il ne devint pas moine, mais membre du tiers-ordre franciscain. Cela m’importait peu. Pour moi, il n’était ni un frère, comme il disait, ni un sorcier comme ceux qui parlent à Mwari, mais un homme qui sait écouter avec les yeux et rire avec le coeur.

Je me souviens de cette fois où je suis arrivé à la léproserie avec les premiers rayons du soleil. John Bradburne dormait d’un profond sommeil, des rubans dans les cheveux, étendu sur la paille au milieu de ses poules, un oeuf fraîchement pondu dans la paume de sa main. Des oeufs du matin, nous avons fait un bon déjeuner, et John m’a raconté son arrivée en Afrique.

À quarante ans, il cherchait toujours un but à sa vie, c’est alors qu’il se sentit appelé – c’est comme ça qu’il l’a dit -, il se sentit appelé à rejoindre son vieil ami jésuite, le père Dove. Il passa à ses côtés huit années comme missionnaire. Dans la pièce où il écrivait ses poèmes, il y avait toujours une ruche. Les abeilles volaient tout autour et semblaient le protéger des visiteurs indésirables. Et c’est en 1969 qu’il arriva à la léproserie. Il voulait servir les lépreux et vivre avec eux, si possible mourir pour son Dieu et être enterré dans sa robe brune.

Nous avons fini de manger et il a ouvert le message que je lui avais apporté. L’Association rhodésienne contre la lèpre lui demandait de mettre un numéro autour du cou de chacun des malades. Il s’est mis très en colère. Ses veux lançaient des éclairs. Il ne voulait pas. Alors les chefs blancs l’ont renvoyé. Mais John était têtu, et comme il était le seul à aimer les lépreux, il fallait qu’il continue. Alors il s’est installé tout seul dans les montagnes à côté de la léproserie.

Et puis les Blancs sont devenus nos ennemis. Il fallait les chasser de notre pays. C’est ce que disait Robert Mugabe et beaucoup de Shona qui ont pris des fusils pour faire partir les Blancs. Un jour, le 4 septembre 1979, des amis de Mugabe sont arrivés dans les montagnes. Ils ont vu cet homme à genoux devant son Dieu. Ils ont vu qu’il était blanc. Ils ont tiré. Ils ne savaient peut-être pas que ce Blanc-là n’était pas comme les autres.

Puis, ils ont voulu prendre son corps pour le jeter en bas de la montagne. Mais une voix mystérieuse s’est mise à chanter. Lorsqu’ils ont essayé une deuxième fois, un grand oiseau blanc est passé dans le ciel. La troisième fois, trois grands rayons de lumière sont venus entourer le corps de John pour finir par ne faire qu’un en se posant dessus. Alors les bergers ont vu passer les amis de Mugabe. Ils couraient, ils couraient… Sans doute courent-ils encore. Le jour suivant, ceux qui l’aimaient sont venus chercher John Bradhurne. Ils l’ont mis dans un cercueil et l’ont emmené dans la maison de son Dieu. Ils ont commencé à chanter, mais le cercueil s’est mis à pleurer et trois petites gouttes de sang sont tombées sur le sol. Ils ont ouvert le cercueil il n’y avait pas de sang à l’intérieur, mais John était en chemise, il ne portait pas sa robe brune, couleur des montagnes. Alors ceux qui l’aimaient lui ont mis sa robe, et le cercueil a cessé de pleurer.

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