Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

13e Dimanche du temps ordinaire. Année A.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

La mesure sans mesure

Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité d’homme juste recevra une récompense d’homme juste. Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : il ne perdra pas sa récompense. »

Commentaire :

Dieu seul est en cause, Dieu, l’unique justification de la rigueur imposée ici et des ressentiments possibles sur notre sensibilité humaine. En d’autres termes, celui qui ne saurait reconnaître la primauté absolue de Dieu en tout serait incapable de devenir disciple de Jésus. (Lc 9,57-60 ; Mt. 8,19-22) Confrontées à la Personne divine, toutes les autres valeurs ou personnes doivent s’effacer. Les deux sentences suivantes nous portent au sommet et résument tout le discours missionnaire de Matthieu (ch.10).

L’expression « Prendre sa croix » revient à cinq reprises dans les évangiles (Mc 8,34 ; Mt. 16,24 ; Lc 9,23 ; 10,38 ; 14,27). Faut-il comprendre comme une nécessité d’être prêt à mourir pour Jésus ? Est-il simplement question de renoncer à sa propre vie, à son moi personnelle ? Telle serait alors la mesure sans mesure de l’engagement pour qui veut suivre Jésus. Face à la primauté du Fils de Dieu fait homme, les plus nobles valeurs humaines s’estompent. Nul advenant de renoncer à sa vie parce que celle-ci serait désormais dénuée de toute valeur ou par simple goût d’un défi à relever. Cet idéal de renoncement débute dans l’humble vie quotidienne et ne peut être acceptée et vécue que dans la foi. Aucune logique humaine ne peut en justifier l’effort. C’est « à cause de moi » : la personne de Jésus a priorité sur toute autre personne, « à cause du Royaume et de sa justice » (Mt.6,33 ; 5,10)

Les quatre sentences suivantes forment un groupe à part, elles concernent l’accueil de l’envoyé. Entre l’envoyé et celui qui envoie, l’unité est absolue : l’envoyé est comme celui qui envoie. Quant au vocabulaire, le « disciple » dont il sera question par la suite est identifié au chrétien, il en est l’appellation caractéristique. Quant à « ces petits », ils constituent un groupe à l’intérieur de la communauté chrétienne (Mt. 18,6-14). Ces sentences, règle de la communauté, soulignent la dignité des « petits » comparés aux justes et aux prophètes, tradition déjà bien établie dans l’Église matthéenne. Mais si le prophète était sans doute déjà reconnu dans les Églises primitives, le groupe des justes pose davantage question. Ils ne constituent pas un ministère, mais un état fondé sur la conduite exemplaire, ce qui explique leur position éminente dans la communauté. On reconnaissait alors une conception spécifique de la justice, une manière particulière d’être juste. Ainsi de Joseph, l’époux de Marie (Mt.1, 19), la femme de Pilate, Jésus lui-même (27,19). L’appréciation de cette justice éminente découlait d’une comparaison avec l’enseignement qu’en avait donné Jésus (5,20). Le « petit » placé au même rang que les justes et les prophètes n’est donc autre que le disciple caractérisé par sa foi en Jésus (18,6). En raison de leur fidélité, ces «petits » couraient le risque d’être marginalisés ou traités avec arrogance (18,6-14) C’est sur cette note valorisante que se conclut le « discours apostolique ».

Comme on le voit, toute ambition, arrogance ou quelque forme d’orgueil que ce soit sont considérées dans ce discours comme opposées à ce nouvel ordre social et chrétien défini par Jésus (23,8-12). C’est une façon toute nouvelle, inédite jusqu’alors, de dire les paroles de Jésus en les appliquant à une situation bien définie. Quelle leçon pour nous qui devrions faire le même effort d’actualiser ainsi les enseignements de Jésus pour notre temps ! Il s’agit donc ici d’un engagement et d’une relation qui ne connaissent pas de mesure.

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