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Aventure spirituelle

Alessandro Manzoni. Le plus grand des romantiques italiens

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Soudain, une explosion déchire l’espace. Un fracas formidable, puis une gerbe de couleurs qui plane dans le ciel, très haut au-dessus de la foule. Un feu d’artifices.

Mais tous ceux qui sont venus, qui se pressent aux abords des Tuileries et de la place des Pyramides en cette soirée de 1810 pour assister aux festivités du second mariage de l’empereur Napoléon avec Marie-Louise l’Autrichienne, ne sont pas coutumiers de ces exploits pyrotechniques. Le peuple de Paris a encore en tête d’autres explosions… La Révolution n’est pas loin, avec son cortège d’émeutes. Et 1a crainte d’un coup d’État habite toujours les esprits.

Aussi, lorsque la salve retentit, un terrible mouvement soulève-t-il brutalement la masse des badauds. Une rumeur enfle : « une machine infernale », « les légitimistes veulent punir l’usurpateur », « les dragons vont charger »…Du joyeux rassemblement patriotique,de ces couples enlacés, de ces gamins juchés sur les épaules qui agitaient bouquets de fleurs et fanions colorés, il ne reste en un instant qu’une marée humaine en proie à la panique. Cris, bousculade, hommes qui jouent des coudes pour s’extraire au plus vite du piège de la foule, corps jetés au sol et aussitôt piétinés… Comme beaucoup d’autres, un jeune aristocrate lombard en exil, le comte Alessandro Manzoni, est emporté par la houle folle. Projeté contre une façade, il lâche la main de son épouse Henriette. Seule, elle ne peut résister au puissant courant qui la happe. Un instant encore, il la suit des yeux, frêle silhouette emportée par le flot.

Alessandro se hausse pour l’apercevoir, monte sur une borne. Trop tard, il n’y a plus qu’une masse humaine indistincte d’où émergent à peine quelques mains qui tentent de se rejoindre. Le tourbillon a englouti la délicate jeune femme blonde, de vingt ans à peine.

Alors le monde bascule. Une angoisse terrible étreint Alessandro, le mord au ventre. «L’épouse angélique », comme il l’appelle, a-t-elle disparu à jamais ? Elle si raisonnable et si humble, elle qui le guérissait depuis deux ans qu’ils étaient mariés, de ses plaies d’enfant délaissé par un père austère et une jeune mère avide de plaisirs, l’a-t-il perdue pour toujours ? Alessandro titube jusqu’aux marches les plus proches: celles de l’église Saint-Roch. Effaré, il se réfugie dans le calme de cette demeure. Là, il s’agenouille et pleure sur un prie-Dieu.

Lui, le poète philosophe, qui fréquente assidûment le salon de Madame Helvétius, la femme du philosophe athée, lui qui ne ressent plus qu’une faible indifférence envers la religion de ses parents, se surprend à prier. Cela fait des années qu’il n’a pas renoué avec ces paroles entendues de la bouche de son père, dont la foi conformiste l’a toujours rebuté, des années qu’il n’a pas repris les mots prononcés quelques fois par sa mère. Il a été plus sensible, dans son adolescence, aux convictions de son grand-père maternel, le marquis de Beccaria, célèbre juriste auteur du traité Des délits et peines. Il a été transformé par la fréquentation de l’école barnabite dea Nobili, passage obligé d’une jeune aristocratie milanaise qui se pique de modernité, et par la fréquentation des idées éclectiques des encyclopédistes. La rencontre de sa jeune épouse calviniste, la découverte de sa foi ancrée et raisonnée n’ont guère contribué à le ramener vers Dieu. Mais l’heure n’est plus aux idées, à la dispute philosophique, aux syncrétismes… L’heure est à la supplication : que sa bien-aimée lui soit rendue saine et sauve.

Petit à petit, à l’extérieur, le tumulte décroît, les cris s’espacent, laissant place à des plaintes isolées, des pleurs. Et enfin au silence. Et, dans ce silence, Alessandro se sent étrangement calme. Une voix le rassure, il va retrouver la compagne de ses jours.

Il sort de l’église. Dans la nuit, on n’entend plus que quelques sanglots. Chacun a emporté ses morts et ses blessés. Quelques chiens rôdent sur le lieu du drame. Et, un peu plus loin en effet, i1 trouve Henriette qui cherche elle aussi son mari… Un sentiment d’intense gratitude inonde Alessandro. La grâce de la prière exaucée sera à jamais le ferment de sa foi.

Un mois après, Henriette embrasse, elle aussi, la foi catholique, et abjure la religion calviniste. Elle n’éprouve aucune réticence à suivre son mari sur cette voie. Elle l’y avait même précédé.

– J’aimerais en savoir plus sur cette religion qui n’est pas mienne.
– Vous devriez rencontrer l’abbé Degola. Un Suisse comme votre père, originaire de Genève.

Alessandro avait encouragé les rencontres d’Henriette avec une Alsacienne convertie par l’abbé Degola, puis avec le prêtre lui-même, de l’automne 1809 et au début de l’année 1810. Sans mot dire, le compte Manzoni avait assisté aux entretiens. Le soir, un peu perplexe, il regardait Henriette rédiger des résumés de ses acquisitions sur le catholicisme, admirant son esprit méthodique et sa patience genevoise. Et, à la naissance de leur première enfant, la petite Giulietta, Alessandro et Henriette l’avaient fait baptiser dans la foi catholique. Face aux réticences de sa propre famille, la jeune comtesse avait alors prétendu qu’il fallait faire plaisir à la mère de son mari.

Le terrain était préparé mais, après la panique des Tuileries, leur conversion à tous deux est effective et publique. Du même coup, Giulia, la mère d’Alessandro, qui a volé d’amant en amant depuis son mariage, qui a divorcé lorsque son fils avait onze ans, retrouve à leur contact la foi intense de son enfance. Avec la petite Giulietta, ils décident de fuir la vie de Paris qu’Henriette n’a jamais réussi à apprécier. Alessandro lui aussi veut quitter ce lieu où les foules s’affolent, où il a peur. Ils regagnent Milan.

Alessandro Manzoni va devenir le plus grand poète romantique italien. Dès 1806, il écrivit dans In morti di Carlo Imbonati : « Ne trahis jamais la sainteté du vrai ». Sa conversion va fonder sur le roc sa passion de la vérité. Ses drames seront applaudis; son roman, Les fiancés (1825), le placera au premier plan de la littérature italienne; ses Hymnes sacrés écrits de 1812 à 1822, chanteront la gloire de Dieu à la manière de romantiques enflammées. Il renouvelle la langue.

Il lutte pour la justice, le droit, l’unité de son pays. Son réalisme politique, son engagement dans les débats du siècle ne l’éloigneront jamais de la foi. Il fréquente des patriotes francs-maçons, de farouches anticatholiques comme son ancien modèle, Monti. Il ne se rallie pas plus à leur anticléricalisme qu’il n’abonde dans le sens des catholiques intransigeants selon qui l’unité italienne ne peut se faire en dehors de la Rome papale.

Ni la perte de « l’épouse angélique » après vingt-cinq ans de mariage, ni la mort de sept de leurs enfants, ni un nouveau veuvage après encore vingt-quatre années d’un second mariage, ne feront vaciller la foi reçue à Paris, dans le havre de l’église St-Roch. En 1873, à quatre-vingt-huit ans, quand il mourra, l’Oservatore Romano rendra hommage à la « gloire des lettres italiennes, l’écrivain sincèrement catholique, le père de la foi chrétienne » . Pour le premier anniversaire de sa mort, le compositeur Verdi fera à ce poète ardent, féru de langue italienne et fervent catholique, l’hommage de sa Messe de requiem.

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