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Aventure spirituelle

Pierre Toussaint. La vie exemplaire d’un coiffeur new-yorkais

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Les doigts agiles de Pierre se figèrent tout net. C’était son premier rendez-vous avec Mme Brocher. Comme la plupart de ses clientes, elle s’était mise à bavarder pendant qu’il commençait à échafauder dans ses cheveux gris la pyramide de boucles que l’on appréciait tant en cette année 1815. Il ne prêtait qu’une oreille distraite à ses doléances au sujet de la vie insipide que l’on menait à New York. Mais un nom familier avait soudain pénétré son esprit comme un coup de tonnerre.

— Bérard ! Comme c’est étrange, madame ! Je vivais chez des Bérard, il y a bien longtemps, à Saint-Domingue.

De stupeur, Mme Brocher manqua s’étouffer.

– Mais c’est de là-bas que vient Aurore ! Elle me parle souvent de leur plantation familiale, l’Artibonite.

La vieille dame saisit son miroir pour examiner le beau visage d’ébène qu’elle avait derrière elle. Elle voyait des yeux noirs et sereins briller sous un large front. Le tracé régulier des joues descendait jusqu’à la barbe taillée avec soin. Les lèvres, entrouvertes sous l’effet de la surprise, découvraient des dents d’une blancheur éclatante. Se pouvait-il que ce coiffeur, dont la haute stature rehaussait la distinction, soit né esclave dans la plantation des Bérard ?

– Madame, la famille dont je parle vivait à Saint-Marc. La plus jeune des quatre
filles, Aurore, était ma marraine.

Pierre rentra chez lui. Les souvenirs s’entrechoquaient dans sa mémoire. Chemin
faisant, il remettait toute sa vie sous le regard du Seigneur. Juliette l’attendait vêtue de son tablier blanc impeccable. La petite Euphemie se précipita dans ses bras.

Ils restèrent longtemps à table à évoquer le passé. Pierre se revoyait jouant avec Aurore dans des champs éblouis des Caraïbes, et tressant des couronnes pour ses cheveux blonds. Il se rappelait le salon de l’Artibonite où, vêtu de sa veste rouge, il dansait pour les invités. Il repensait aux cases des esclaves situées tout au bout de la propriété. Et à cette chapelle où il avait eu le bonheur d’être baptisé, de faire sa première communion, et de sentir s’enraciner en lui, au fil des années une foi qu’aucune épreuve n’avait pu ébranler.

Zénobie sa grand-mère, lui avait appris à lire, et il entendait encore son maître l’inviter à utiliser sa bibliothèque. Toute la famille aimait ce garçon intelligent et enjoué. Madame Bérard demanda que Pierre devienne domestique afin de lui épargner un travail éreintant dans les champs de canne à sucre.

Jean, l’aîné des enfants, était revenu un jour de la métropole où il faisait ses études pour reprendre l’Artibonite. Peu après son mariage, des bruits inquiétants se répandirent dans l’île. Les planteurs qui avaient parfois plus d’un millier d’esclaves, apprirent que ceux-ci fomentaient une révolte. Le déséquilibre des forces avait de quoi terrifier. Jean et sa jeune épouse Marie décidèrent d’aller passer un mois ou deux à New York jusqu’à ce que le calme revienne. Ils prirent avec eux les deux sœurs de Marie et décidèrent que Pierre, sa petite sœur Rosalie et leur tante Marie Bouquemont les accompagneraient comme domestique.

La scène de leur arrivée dans le port de New York revenait à Pierre parée des couleurs les plus vives. Il revoyait le quai grouillant où les passagers qui débarquaient cherchaient des amis et hélaient des porteurs. Des marchants se frayaient un chemin dans cette foule et lançaient des offres pour acheter la cargaison du navire. Pierre n’avait pas été peu fier ce jour-là, à vingt et un ans, de se voir confier la responsabilité des bagages. En chemin, il surveillait avec inquiétude les boîtes à chapeaux qui, posées en équilibre sur les malles, menaçaient de tomber à tout moment

Les premiers jours passés à New York avaient été heureux. Jean avait fait de bons placements et se sentait à l’abri de tout souci pour les quelques semaines que durerait leur séjour. Il mit Pierre en apprentissage chez un coiffeur pour qu’il se forme à un métier utile. Marie Bouquemont servait de femme de chambre à la maîtresse de maison, et Rosalie, qui avait dix-huit ans, faisait la cuisine et le ménage. Pendant ce temps, Marie et ses sœurs se consolaient de leur exil en organisant dîners et réceptions dans la communauté française.

Quant à Pierre, il eut tôt fait d’acquérir toute la science de son maître et se fit vite apprécier de sa clientèle. Chaque jour, une fois son travail achevé, il se rendait sur les quais en chantonnant des psaumes, dans l’espoir que le courrier apporterait des nouvelles de Saint-Domingue.

Quand celles-ci arrivèrent enfin, elles apprirent aux émigrés que la rébellion battait son plein. Jean décida de repartir pour sauver ce qu’il pourrait de la propriété. De l’île, il écrivit plusieurs lettres très pessimistes. Puis arriva une lettre rédigée par une main étrangère : la maladie et le désespoir avaient eu raison de Jean Bérard.

Les souvenirs continuaient à affluer, et Toussaint les égrenait comme il égrenait les perles de son chapelet. On eût dit qu’il voulait en faire un bouquet à offrir au Seigneur. La vie avait été difficile après la mort de Jean. Marie se remettait mal de cette disparition. La banque des Bérard avait fait faillite, et Pierre avait dû subvenir seul aux besoins de la maisonnée entière. Il le faisait avec simplicité, tout en cherchant à soulager par sa bonne humeur l’atmosphère endeuillée qui régnait autour de sa maîtresse. Il se souvenait même d’une remontrance quelle lui avait adressée, un jour où il lui avait répété plusieurs fois que l’espérance ne trompait pas. « Pierre, lui avait-elle dit d’un ton quelque peu agacé, laissez-moi pleurer en paix, votre foi est presque trop grande. » Mais elle avait fini par se remarier avec un réfugié français. Pierre avait exulté intérieurement et loué de toute son âme Celui qui donnait aux affligés la joie.

En quelques années, il devint le coiffeur le plus réputé de New York. Il était appelé chaque jour dans les maisons, les plus distinguées, et les femmes du monde l’admiraient non seulement pour ses talents mais aussi pour ses grandes qualités humaines. Ce coiffeur qui ponctuait toutes ses conversations d’allusions à la bonté de Dieu leur inspirait un respect et une confiance immense, et Pierre trouva parmi elles quelques-unes de ses amies les plus fidèles. Tout en subvenant aux besoins domestiques, il mettait de côté chaque semaine une petite somme d’argent pour réaliser son rêve le plus cher : acheter la liberté de sa sœur. Il y parvint une semaine tout juste avant le mariage de Rosalie. Enfin vint le jour de son propre affranchissement, que Marie demanda sur son lit de mort le 2 juillet 1807. Celui qui donnait aux affligés la joie donnait aussi aux captifs la délivrance…
– Et tu connais le reste ma chérie. Pierre regarda celle qui lui était plus
chère que la prunelle de ses yeux.

– En voilà une qui devrait être au lit depuis longtemps, dit-elle avec un sourire pour la petite tête qui reposait sur le bras de Pierre.
– Je vais la déshabiller si doucement chuchota Pierre.

Le mariage de Rosalie n’avait pas été heureux; son mari l’avait abandonnée très vite, et elle était revenue chez Pierre et sa femme pour y passer les dernier mois de sa vie. Elle était morte peu après la naissance du bébé, leur laissant ce nourrisson fragile qui allait devenir leur plus grand trésor.

Chaque année, le 16 septembre, jour de son anniversaire et de sa fête, Pierre emmenait Euphemia rendre visite à l’orphelinat de Prince Street, en face de la cathédrale Saint-Patrick, que tenaient les Sœurs de la Charité de mère Seton. Un jour, en rentrant à la maison, Euphemia avait demandé : « Oncle Pierre, qu’est-ce que c’est, un orphelin ? » Quand Pierre lui eut expliqué que c’était un enfant qui avait perdu père et mère, elle demanda d’un ton étonné : « Mais il n’a pas d’oncle ? » Chaque fois que Pierre racontait cette histoire, il ne manquait pas d’ajouter : « J’ai remercié Dieu de tout mon cœur. » L’action de grâce était le secret de la sérénité de cet homme si bon qui avait vécu la perte de sa terre natale, de sa famille, avant d’éprouver finalement celle de sa femme et de sa nièce. Euphemia mourut de la tuberculose à quatorze ans; Juliette succomba à un cancer en 1851. « N’est-il pas étrange, Seigneur, qu’elles soient parties les premières, et que je reste seul ? » s’étonnait-il dans ses prières. Mais il se répondit à lui-même : « C’est la volonté de Dieu ». Car la foi de Pierre Toussaint était inébranlable…

Le vieil homme mourut chez lui, seul, le 30 juin 1853. Il avait quatre-vingt-sept ans. Elisa Schuyler, fille de l’une de ses grandes amies, lui avait rendu visite chaque jour au cours de sa dernière maladie. C’est par elle que nous connaissons les mots qui sont sans doute les derniers qu’il prononça. La veille de sa mort, elle lui avait demandé avant de partir s’il lui manquait quelque chose. Il avait répondu en souriant : « Rien ici-bas. »

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