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Aventure spirituelle

Damien de Veuster. Le serviteur défiguré

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Molokai, îles sandwich, dimanche 17 mai 1873

Cher Pamphile,

C’est le petit Joseph qui écrit aujourd’hui à son grand frère. Voilà exactement une semaine que j’ai mis le pied à Moloch, plus précisément à Kalache, et déjà le découragement me gagne. Si je ne t’ai pas écrit plus tôt, c’est que j’avais honte de mon comportement, de ma peur, de ma lâcheté et surtout de ne pas être à la hauteur de la mission que Mgr Maigret m’a confiée en m’envoyant dans ce cimetière vivant, ce « pourrissoir de Kalache », comme l’on dit ici, cette réserve où l’on a rassemblé tous les lépreux de l’archipel. C’est probablement par orgueil, par une sorte de défi présomptueux que j’ai accepté de les aider, mais j’en suis incapable, mon Pamphile, ma foi n’est pas assez grande. À toi je peux le confesser, ce matin j’ai eu la tentation d’annuler la messe tant l’odeur était insupportable. Loin de moi l’idée de me chercher des excuses, mais laisse-moi te décrire ma descente aux enfers, la partager avec toi me soulagera sans doute du fardeau que je porte.

« Quand Je suis venu ici pour la première fois il y a dix ans, Mgr Maigret m’avait chargé de m’occuper du district missionnaire de Puna et je dois dire que je n’avais pas regretté de quitter ni nos Flandres natales, ni nos pères des Sacrés-Cœurs [les picpuciens], ni même nos deux sœurs : on m’avait envoyé au paradis ! À peine deux mille habitants à évangéliser dans une zone, certes volcanique et montagneuse, mais d’où il était facile de s’échapper pour aller s’amuser quelques heures sur des vagues immenses, en équilibre sur des troncs d’arbres ! Et il y avait cette joie de bâtir une chapelle avec les Canaques : qu’il était simple de les conduire à Dieu dans un amour réciproque, ils aimaient le prêtre, ils en aimaient plus facilement le Christ, Notre Seigneur.

À Molokai, la vie est bien différente, j’ai tant de mal à aimer, et même à supporter les plus pauvres et les plus délaissés de tous, les lépreux. Ce ne sont que chairs purulentes, visages ravagés et troués, et surtout une odeur pestilentielle écœurante. La police les a déportés ici comme des criminels. Ils attendent la mort, délaissés de tous. Ma seule activité se limite à nettoyer leurs plaies, appliquer des pommades, faire des pansements. Je me sens impuissant et je sais qu’en les côtoyant, je serai moi aussi contaminé. J’ai peur. Mon seul espoir me vient de Baptiste, un Blanc qui a été contaminé quand il était infirmier. Ensemble nous avons pensé tout à l’heure, après la messe, à deux petites astuces dont je tiens à te faire part car, bien qu’elles ne me semblent pas très catholiques, elles nous permettront de rendre la vie supportable et de redonner un peu de dignité à ces malades.

« Tout d’abord, je vais me mettre à fumer. Je sais que ce n’est pas bien, mais Baptiste m’a dit que c’était la seule façon de les approcher malgré cette odeur répugnante. D’autre part, nous ne parlerons plus de pansements mais de « sandwiches ». Sais-tu que Lord John Montagu, comte de Sandwich, se faisait servir à sa table de jeu des tranches de pain entre lesquelles on mettait une tranche de viande ? Eh bien nous aussi, nous enve- loppons les mollets et les bras de nos lépreux dans des feuilles, ou des bandelettes, quand le gouvernement nous approvisionne. Ainsi ferons-nous des « sandwiches », du nom de nos îles, je crois que le rire rendra le contact plus aisé.

« Mon vœu le plus cher serait de les inciter à ne plus subir passivement leur maladie en attendant la mort, afin qu’ils parviennent tant bien que mal à cultiver un lopin de terre, à entretenir une basse-cour et peut-être, plus tard, à construire un orphelinat… Mais bien sûr, tout cela ne sera possible que si je ne cède pas au découragement. Il me faut continuer de prier et persévérer.

« Embrasse bien fort nos deux sœurs et dis bien à Mgr Maigret que, malgré la difficulté de ma mission, je le remercie car j’ai la conviction d’être à ma place. À ma place. Ton frère Joseph. »

Voilà comment était mon frère, lui qui avait quitté les Flandres à vingt-trois ans
– celui qu’on appela ensuite père Damien n’était encore qu’un enfant, ayant toujours peur de mal faire. Pourtant, il changea la vie de ces malheureux. Grâce à lui, les pestiférés n’étaient plus traités comme réprouvés dont on avait hâte de se débarrasser. Leurs funérailles devenaient une fête d’entrée dans une nouvelle vie, la « vraie vie », pour ceux qui, sur une île paradisiaque, avaient vécu à l’ombre de la mort. « La terre, leur disait-il, est un lieu d’exil. Notre patrie, c’est le ciel où, nous autres lépreux, nous sommes sûrs d’aller un jour … Là-haut, plus de lèpre, plus de laideur, nous serons transfigurés et d’autant plus beaux et pus heureux que nous acceptons avec plus de résignation l’épreuve d’aujourd’hui. » Mon frère lui aussi rongé par la maladie accompagna les lépreux pendant plus de quinze ans, suscitant même l’admiration des non-catholiques. Le 28 mars 1889, ses plaies purulentes aux mains et aux pieds l’empêchèrent de monter à l’autel et il mourut deux semaines plus tard, le lundi de la Semaine sainte.

Sur sa tombe, en accord avec les pères des Sacrés-Cœurs et avec Mgr Maigret, évêque missionnaire de Honolulu, nous avons fait graver ces simples mots : « À la mémoire du Père Damien de Veuster, mort martyr de la charité pour les infortunés lépreux. »

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