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Jean Eudes. Les prostituée sont les premières dans le cœur de Dieu

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Hé là mes beaux messieurs, c’est que vous avez l’air bien pressés. Où est-ce que vous courez comme si le diable était à vos trousses ?

Jean Eudes et ses compagnons, interloqués, regardent la jeune femme qui les apostrophe. Campée au bord du chemin provocante, cheveux dénoués qui retombent dans le dos… pas de doute, c’est une prostituée. Ils la toisent avec mépris et s’apprêtent à partir, mais elle reprend :
-Sans doute dans les églises, n’est-ce pas ? Vous y aller pour y encenser des images, après quoi vous croyez être bien dévots…
La femme les plante là, abasourdis, et disparaît dans une ruelle.

La petite troupe d’hommes, qui effectivement se rend à l’église, discute de l’irruruption de cette femme sur leur chemin. Et le soir, on narre encore l’anecdote à ceux qui n’y ont pas assisté. Certains s’en amusent d’autres s’en scandalisent. Jean Eudes, lui, silencieux dans un coin, se répète les propos de cette femme. Son interpellation l’a heurté de plein fouet.

Il n’est pas de ceux qui s’horrifient du « travail » que font les femmes de ce genre. Mais Jean Eudes ressent le malaise qu’il a déjà vécu ailleurs. C’était il y a sept ans, en 1634, pendant la peste. Il avait réussi à convaincre ses supérieurs de se rendre à Argentan, où l’épidémie sévissait. Pendant dix semaines, au mépris de la contagion, il avait accompagné, soigné, enterré, portant, attaché à son cou, une boîte de fer blanc qui contenait l’Eucharistie, pour avoir les mains libres tout en agissant au nom du Christ. C’est là que, pour la première fois, il avait compté, au nombre de ses « patientes », quelques « filles ». Et il se souvient qu’à l’époque, déjà, leur détresse l’avait ému et qu’il avait beaucoup prié pour savoir comment il pourrait les aider. Quatre ans plus tard, à Caen, alors qu’il affrontait de nouveau la peste, il avait ressenti ce même désir de les aider sans savoir exactement comment. Il frémit en repensant à cet épisode. Cette fois-là, il avait bien cru qu’il mourrait. Pour ne pas contaminer sa communauté et être plus proche des victimes, il avait dû dormir dans un tonneau. Mais, aujourd’hui, la question se pose à lui, de manière plus brûlante que jamais. Que faire pour cette femme et pour celles qui, comme elle, sont méprisées de tous et semblent attendre un geste de l’Église? Car elle a eu raison de l’apostropher ainsi. Quelle relation y a-t-il entre ce qu’il prêche et ce qu’il vit réellement?

En cette année 1641, voilà déjà quatorze ans que ce Normand est parisien, quatorze ans aussi qu’il est prêtre, disciple brillant de l’un des plus grands esprits de son temps, le cardinal Pierre de Bérulle, quatorze ans qu’il prêche, d’une voix tonitruante, parfois devant des milliers de fidèles, l’amour et la miséricorde divine.

Alors, comment communiquer à cette femme la miséricorde de Dieu ? Comment mettre en pratique cette phrase de la Bible qu’il se répète souvent : « Colere Deum et facere voluntatem ejus corde magno et anima volenti » (« Servir Dieu et lui obéir avec un cœur énorme et amour formidable ») et qui guide toute sa vie ? Certes, il a pu lui arriver, ici ou là, d’aider quelques femmes à sortir de la prostitution, mais cette fois, il lui faut aller plus loin.

Jean Eudes trouve une maison, quelques amis et commence à fonder ce qui deviendra un ordre religieux important, l’institut Notre-Dame-de-Charité. Un ordre destiné à montrer la miséricorde de Dieu aux femmes méprisées et bafouées, à ces « filles perdues ».

L’interpellation de la prostituée a joué le rôle de détonateur et a fait éclater au grand jour tout ce qu’il a découvert depuis son enfance, notamment depuis la peste. Oui, maintenant il sait ce qu’il doit faire. Proclamer la tendresse de Dieu et sa miséricorde; voilà ce qui importe en ce siècle de jansénisme, où les esprits sont plus prompts à brandir la menace d’un Dieu de rigueur, de justice et de colère que de proclamer un Dieu d’amour…

Deux ans après la maison pour les « femmes de petite vertu », c’est à la question des prêtres qu’il va s’attacher. Au cours de ses nombreuses missions dans l’ouest de la France, il a pu constater que la vie quotidienne des paroisses n’est guère satisfaisante et que les prêtres ne sont souvent pas aptes au dur ministère auquel ils sont confrontés. Jean Eudes pense qu’ils ne sont pas assez formés, trop vite et trop peu engagés dans un service qu’ils ne savent pas vivre dans et pour l’amour de la miséricorde. Il devient donc formateur et fonde pour cela, en 1643, la petite congrégation de Jésus et de Marie qu’on appellera bientôt les eudistes. Disciple des oratoriens, comme son contemporain, Monsieur Olier, il va fonder un premier séminaire à Caen, puis d’autres en Bretagne et en Normandie sur ses terres de mission.

Mais s’il tente d’explorer les chemins de la miséricorde divine dans ses actions pastorales, c’est d’abord au cœur de sa vie spirituelle qu’il découvre l’amour de Dieu. En contemplant Marie, celle qui aime Dieu « d’un cœur énorme », Jean Eudes va se souvenir d’une formule que Bérulle ne cessait de répéter : « Ô cœur de Marie, vivant en Jésus pour Jésus… ». Marie ne vivant que pour son fils, se dit-il, son cœur plein d’amour pour lui, c’est donc « Jésus vivant en Marie » qu’il va adorer. « Mais ne savez-vous pas que Marie n’est rien, n’a rien et ne peut rien que de Jésus, et par Jésus, et en Jésus, et que c’est Jésus qui est tout, qui peut tout et qui fait tout en elle … C’est à partir de ces deux cœurs et de la méditation sur l’amour qui les remplit, qu’il va prendre le contre-pied des rigoristes et des tenants d’un Dieu sévère. Il va chanter l’amour de Dieu, et le faire chanter, composant une messe « au cœur de Marie » et une autre « au cœur de Jésus ». Très vite elles seront célébrées chez les bénédictines de Montmartre, là où deux siècles plus tard, on érigera le Sacré-Cœur.

À sa mort en 1680, Jean Eudes a réussi à restaurer, dans un siècle marqué par le jansénisme, l’idée d’un Dieu d’amour. Jamais on avait ainsi parlé de Dieu à la prostituée qui, pourtant elle aussi, elle surtout, avait sa place dans « le cœur » de Marie .

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