Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

15e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Moi et toi

Pour mettre Jésus à l’épreuve, un docteur de la Loi lui posa cette question : « Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ? » 26 Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Que lis-tu ? » 27 L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton âme, de tout ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » 28 Jésus lui dit : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. » 29 Mais lui, voulant montrer qu’il était un homme juste, dit à Jésus : « Et qui donc est mon prochain ? » 30 Jésus reprit : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé, roué de coups, s’en allèrent en le laissant à moitié mort. 31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. 32 De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. 33 Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de pitié. 34 Il s’approcha, pansa ses plaies en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. 35 Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ 36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme qui était tombé entre les mains des bandits ? » 37 Le docteur de la Loi répond : « Celui qui a fait preuve de bonté envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi fais de même. »

Commentaire :

Celui qui dit qu’il aime Dieu qu’il ne voit pas et n’aime pas son prochain qu’il voit est un menteur » ( 1 Jn. 7 : 20 ). Mais qui est ce prochain ? questionne l’homme de Loi. La réponse sera des plus ouverte, la situation décrite peut être actualisée dans les situations les plus diverses jusqu’à la fin de temps. Les immigrés, les terroristes, personnes de races ou de sang divers, intégristes ou progressistes, toute forme d’antagonisme collectif ou personnel est ici mise en vedette dans la personne du Juif et du Samaritain. L’évangile du jour interpelle chacun de nous au plus secret de notre âme. Il ne s’agit pas de belles déclarations de principes : « Petits enfants, n’aimez pas seulement en paroles, mais en actes et en vérité » (1 Jn 3 : 18 ) ; seules importent des actions concrètes pour l’être humain rencontré par hasard. C’est condition de vie : « Tu vivras ».

Ce récit du bon Samaritain fait lumière sur une question fort débattue du temps de Jésus dans les écoles rabbiniques. Il est plutôt d’ordre du récit exemplaire que d’une parabole. Tout semble tellement bien mis en place. La route, Jérusalem à Jéricho, d’une trentaine de kilomètres, était on ne peut plus propice aux embuscades en raison de sa solitude et de son tracé au creux d’une gorge. Les prêtres, habitant pour la plupart la ville de Jéricho, la fréquentaient assidûment. Ce jour, un juif, qui d’aventure s’y était engagé, est attaqué par des malfaiteurs et abandonné sur le bord du chemin. Deux clercs passent, mais sans doute l’apparence cadavérique du gisant leur prescrit de passer outre : toucher un cadavre comportait une souillure rituelle (Lv. 21 : 1). Si la conduite semble légalement normale, elle demeure répréhensible. Le récit met en relief le contraste entre le compatriote juif qui n’aime pas et l’antagoniste samaritain qui aime. Cette race était aux yeux des Juifs la pire qui soit en raison de ses antécédents hérétiques et schismatiques. Les Samaritains avaient osé, des siècles précédents, s’emparer des terres des Juifs déportés et ériger un Temple à l’encontre de l’exclusivité cultuelle définie par la Loi (Dt. 12 + ; Jr. 7 : 1). Sans se demander de quelle race peut être le blessé, le Samaritain lui offre tous les soins requis et « davantage encore »¸ pour reprendre les mots de Monsieur de Paul – saint Vincent de Paul – à la reine de France. Beaucoup se sont plu et non sans raison à identifier Jésus lui-même sous les traits du Samaritain épris de compassion.

A la question du légiste, « Qui est mon prochain » Jésus conclue : « Quel est le prochain de l’autre ? » Inévitablement, le « scolar » devra sortir de ses schèmes scolastiques et descendre dans le domaine du concret. Il répond : « Celui dont je me fais proche ». Le prochain n’existe pas en soi, je deviens prochain, le prochain de l’autre lorsque je me fais proche de lui. Ainsi se crée un lien évangélique entre un Moi et un Toi. Le titre de prochain ne s’applique donc point à celui qui devient objet de la miséricorde, mais bien plutôt à l’auteur de tout geste miséricordieux. Pas question de dresser ici la liste de ses prédilections, mais on devient prochain si l’on s’approche de qui que ce soit.

Certes quelques problèmes de cette nature devaient avoir pris naissance dans l’Église de Luc : relations difficiles entre païens et chrétiens, Juifs et disciples de Jésus, judéo-chrétiens et pagano-chrétiens, esclaves et hommes libres, hommes et femmes (Ga. 3 : 8 ; 1 Co. 12 : 13 ; Col.3 : 11) Si l’humanité ne cesse de s’inventer de nouveaux antagonistes, l’Esprit de Jésus ouvre toute grande les portes de la tendresse et de la compassion à un univers sans limite. Des actions concrètes doivent exprimer ce rapprochement dont le Christ demeure incontestablement l’archétype, « lui qui n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, s’est fait homme, a pris la condition d’esclave et s’est fait obéissant jusqu’à la mort sur la croix…» (Phil 3) Tout apport à quelque détresse humaine que ce soit se retrouve bien dans la ligne de cet enseignement chrétien exposé par Luc à ses ouailles. Telle est la source de toute vraie relation entre Moi et Toi, même à défaut de sentiments, d’attraits irrésistibles ou autres.

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