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Monseigneur Ghika. L’ange roumain

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IL NE FAIT PAS BON CROUPIR DANS LES PRISONS ROUMAINES AU DÉBUT DES ANNÉES CINQUANTE. Surtout lorsque l’on a près de quatre-vingts ans et une santé chancelante… Mais, pour Mgr Vladimir Ghika, cette place en vaut une autre. En janvier 1948, son frère, qu’il aime tant, ancien ministre des Affaires étrangères, quittait le pays à la suite du roi Michel que le gouvernement communiste avait obligé à abdiquer. Entre suivre son frère ou partager le sort de ses fils spirituels dont certains étaient déjà emprisonnés, Mgr Vladimir Ghika choisit de rester. Il savait pourtant que tôt ou tard, en tant que prêtre catholique fidèle au pape, il subirait la persécution, mais il refusa de laisser son peuple, et tous ceux qu’il avait soutenus contre les fléaux du nazisme puis du communisme, ces deux idéologies extrêmes, sœurs ennemies réunies dans le même usage implacable de la terreur.

Mgr Vladimir Ghika est arrêté le 18 novembre 1952. Après une parodie de procès, sa peine est fixée à trois années d’emprisonnement. Il rejoint donc ces hommes qu’il a toujours soutenus, qu’il a toujours secourus. En prison, lorsque les jeunes perdent courage, nul ne sait mieux que lui leur redonner espoir. Il parle, il les entraîne au loin grâce à ses histoires. Celles qu’il a lues, celles qu’il invente ou bien celles qu’il a vécues.
— Reprenez votre récit, s’il vous plaît, Monseigneur.

Prisonniers politiques, opposants au pouvoir ou simples inculpés. Tous ne sont pas encore jugés, peut-être attendront-ils longtemps… Malgré leur jeune âge, ils ne sont plus des enfants, mais c’est toujours la même supplique : «S’il vous plaît. Monseigneur, une histoire.» Sa voix n’est plus qu’un souffle mais tous sont suspendus à ses lèvres, Mgr Ghika commence alors à raconter. Il leur ouvre les portes et fait tomber les murs. Il les emmène au-delà des barreaux, et ces évadés imaginaires avancent sur les routes d’un siècle qu’ils n’ont pas connu.

Pour eux qui ne connaissent que les murs étroits de cette prison qu’est devenue la Roumanie, Mgr Ghika vient d’un autre monde, celui des chevaliers, des rois, de l’Europe raffinée des grandes familles, de l’Europe des princes de sang. Sa famille a donné au pays roumain dix voïvodes. Il parle donc de la cour roumaine, de son faste et de ses intrigues. Il raconte aussi parfois des légendes anciennes celles de Dracula, et il évoque ses héritiers sanguinaires au pouvoir maintenant

Le pouvoir d’avant-guerre il l’a fréquenté. Il était déjà présent sous tous les fronts. En 1918, il représente le conseil national roumain, gouvernement provisoire de Transylvanie, auprès du Saint-Siège. À la même époque, il fonde la première oeuvre catholique de charité du pays, la maison des filles de la charité de Saint-Vincent-de-Paul.

Les prisonniers ne sont jamais lassés de ces promenades hors des murs gris de leur cellule. Il parle aussi de Paris. Le sang français de sa mère lui permet d’en connaître tôt la culture et l’esprit.

Après la guerre, il entre chez les lazaristes, rue de Sèvres. Ordonné prêtre en 1923, il reste lié toute sa vie au clergé parisien. Dans la France qui renaît après la Première Guerre mondiale il fréquente le monde et les meilleurs endroits. Dans les jardins de la villa de Jacques et Raïssa Maritain, à Meudon, il côtoie les plus grands intellectuels chrétiens de l’époque ainsi que les personnalités du monde artistique d’alors. Cocteau, Claudel, Mounier et Congar y partagent les fruits de leurs pensées et discernent en Mgr Ghika un vrai « prêtre de Jésus-Christ ».

Jusqu’en 1939, son activité prodigieuse se déploie à Villejuif auprès des plus démunis. Puis, à Auberive, il fonde la communauté des frères et des sœurs de St-Jean, dont la règle de vie annonce, par son étonnante souplesse, les nouvelles communautés qui apparaîtront après le concile Vatican II.

Lorsque la guerre éclate, il est à Bucarest qu’il ne quittera plus. Il s’engage d’abord dans la lutte contre le nazisme. Il éclaire un grand nombre de jeunes, séduits par le Grand Reich, sur la véritable nature de ce régime antisémite. À la fin du conflit, il ne désarme pas. Dans sa lutte contre les extrémismes, il ne fait pas de préférence, et, malgré les risques, il reste à Bucarest. L’élite roumaine menacée par la dictature garde son pasteur. Dans toute la ville, la silhouette de Mgr Ghika ne passe pas inaperçue. Son abondante chevelure et sa barbe blanche contribuent, ainsi que son éternelle cape, à faire de lui un personnage illustre.

Beaucoup des détenus connaissent le personnage, quelques-uns l’homme, et tous sont impressionnés par cet esprit d’exception. Bien qu’auréolé de prestige mondain, il demeure d’une grande simplicité. Mgr Ghika est, pour tous, le serviteur de Dieu au service de ses frères.

Jusqu’au bout, il offre à ses frères ces histoires qui leur font tant de bien et les aident à tenir. Ceux qui l’ont connu dans cet univers carcéral disent tous avoir survécu grâce à ce vieillard âgé et malade, suspendus au souffle de sa petite voix qui leur fait entrevoir des cieux nouveaux et leur parle de Dieu.

Mais aujourd’hui, Mgr Vladimir Ghika sent qu’il n’achèvera jamais son récit. Le froid, les sévices et le manque de soins ont eu raison de son âge et de sa fragile constitution. Le 17 mai 1954 – il a quatre-vingt-deux ans -, Mgr Ghika rend son âme à Dieu.

Dans un vieux coffre en bois, confié à une amie quelques jours avant son arrestation, on découvrit, trente ans après sa mort, des manuscrits contenant plus de huit cents pensées -de véritables perles de spiritualité- ,fruits de ses nuits d’insomnies. Continuant la tradition des La Rochefoucauld, des Chamfort et surtout de Pascal, les Appels de Mgr Ghika parlent des vérités ultimes au monde d’aujourd’hui et entraînent ses lecteurs, à l’instar de son ancien auditoire, vers l’Amour de Dieu.

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