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Aventure spirituelle

Alfred-Simon Diban. Un vieux catéchiste burkinabé

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Le Vatican, juin 1975

Soutenu par ses deux fils, un vieillard noir et centenaire, en tenue traditionnelle, pénètre dans une immense salle tendue de pourpre et d’or. Son nom est Alfred Diban. Il vient de Haute-Volta (l’actuel Burkina-Faso) et, pour la première fois, Alfred a pris l’avion depuis Ouagadougou malgré son grand âge. Ce matin, il a rendez-vous avec le pape Paul V1 qui l’a mandé en audience particulière. Alfred est connu dans toute l’Afrique, et sa réputation de premier chrétien de Haute-Volta et de missionnaire laïque infatigable lui vaut la reconnaissance du Saint-Siège. Cette entrevue est, pour ce vieillard décharné, si sage et si humble, dont le regard brille en ce jour béni entre tous, l’aboutissement d’une vie de labeur au service de Dieu.

Les trois hommes sont accueillis par deux cardinaux, Mgr Zougrana et Mgr Gantin, ainsi que par Mgr Benelli qui fait à Alfred l’honneur suprême de l’asseoir sur le trône pontifical en attendant le pape. Le cœur d’Alfred bat à tout rompre. Quand Paul V1, presque aussi frêle que lui, apparaît, tout de blanc vêtu, les mains tendues, le vieillard se lève pour se jeter à ses pieds. Le Saint-Père l’arrête : « Oh non! Restez assis! dit-il en français. Vous pourriez être mon père! » Alfred obéit, les larmes aux yeux.

Quel chemin parcouru! songe Alfred en embrassant l’anneau du Saint-Père dont il retient la main pour prolonger l’instant. En effet, quel chemin parcouru pour cet enfant de paysans africains, ancien gardien de chèvres devenu esclave d’une ethnie ennemie, et qui, après son évasion, trouva la foi auprès des Pères Blancs qui l’avaient recueilli.

Le petit Alfred naît à Da (près de Tougan) vers 1875. Il s’appelle alors Diban Ki-Zerbo. Diban signifie « bon talisman » et Ki signifie « chef », tandis que Zerbo veut dire « éclaireur, guide ». Ce qu’il sera. Ses parents élèvent du bétail, et lui-même devient berger. Enlevé vers l’âge de quinze ans, vendu, exploité, battu mais insoumis, le jeune Alfred résiste à tous les mauvais traitements et trouve le courage d’échapper à ses maîtres à trois reprises. La dernière est la bonne.

Alfred recouvre la liberté et la dignité grâce aux Pères Blancs qui lui fournissent du travail, le gîte et le couvert, sans contrepartie. Il est libre de choisir son Dieu. Mais Alfred ne choisit pas, il est élu. Élu par la Sainte Vierge qui lui apparaît comme une belle inconnue dans un songe, et qu’il retrouve, statue éplorée au regard si doux, dans l’église de la mission de Ségou. Il comprend alors que la route chaotique qu’il a empruntée est la bonne, et s’emploie à mettre toute son ardeur morale et sa force physique au service des missions chrétiennes. Il n’a que vingt ans. Les débuts sont difficiles, il sème sur un terrain en friche et une terre aride, mais Alfred est un homme d’espérance… et de ressources! Tour à tour cuisinier, jardinier, maçon, ébéniste, chasseur, infirmier… mais aussi catéchiste. Il est d’une fidélité sans faille à l’Église. Attaché à six missions successives, il devient le plus ardent zélateur de la foi chrétienne, allant porter la bonne parole de village en village et, pendant plus de soixante-quinze ans, il amène au baptême des centaines de convertis! Il se marie deux fois. Sa première femme meurt en couche. Il a de nombreux enfants tous élevés dans l’amour de Dieu. Thérèse, sa seconde femme, raconte comment, homme de charité, Alfred ouvre sa porte et son cœur à tous les nécessiteux et les malades partageant son pain et se donnant à eux sans compter. « De jour comme de nuit, partout ou il y avait de la détresse, on venait le chercher, comme s’il était un docteur. Il passait son temps à donner; argent, cauris, habits, mil, riz, dolo, conseils… à tout le monde : femmes, enfants, vieillards, malades surtout. »

Ainsi cet homme de prières a traversé le siècle, connu la captivité, les guerres fratricides, les affres de la colonisation, les blessures de l’indépendance et la perte douloureuse de ses proches, sans jamais douter, sachant donner aux autres l’amour qu’il avait reçu de Dieu.

Il s’éteint le 5 juin 1980, au moment même ou Jean-Paul 11, en visite à Ouagadougou, dans un Sahel en pleine sécheresse, donne sa bénédiction au peuple burkinabé. À la fin du cantique d’adieu, le souffle lui manque. Après une vie de labeur, de charité et de souffrance, mais aussi d’espérance, il entre au Royaume des cieux, simplement, comme il était venu sur terre. L’Afrique orpheline de son père lui rendit un dernier hommage, et pleura, tandis que les griots chantaient

Ah ! Résonnez tam-tam !
Le voilà auprès de Dieu !
Le voilà qui parle à Dieu !

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