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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.
Aventure spirituelle

Les douze apôtres du Mexique (2e partie)

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Alerté déjà par Cortés lui-même et par Las Casa, Charles Quint met immédiatement en place une nouvelle audiencia dont il donne la présidence au sage évêque de Saint-Domingue, Ramirez de Fuenleal, et à laquelle il confie des pouvoirs régaliens. Parmi ses membres, il nomme aussi comme oidor (juge) un laïc, Vasco de Quiroga, qui deviendra en 1538 le saint évêque du Michoacan que les Indiens vénèrent encore aujourd’hui.

Aussitôt constitué, la nouvelle audiencia lance un mandat d’arrêt contre Nuno de Guzman, mais le conquistador n’en a cure et continue de semer la terreur et la désolation, jusqu’à ce que des troupes fidèles l’appréhendent et le traduisent, enchaîné, devant la haute cour. Dépossédé de tous ses biens, qui sont distribués aux Indiens, il est renvoyé prisonnier en Espagne pour y être soumis à la rigueur royale. Tous les conquistadores fautifs seront traduits devant l’audiencia qui mène enquête sur enquête, en transportant ses membres dans toutes les provinces. Ainsi par exemple, Delgadillo et Matienzo subiront-ils le même sort que Nuno de Guzman, pour avoir de concert commis « pas moins de cent vingt-cinq crimes et scélératesses ».

Le grand Cortés, lui-même, n’échappera pas au procès, mais il s’en tirera avec quelques remontrances, sa « rectitude sans tache » étant finalement reconnue après une enquête approfondie. Ce procès décrit tout ce que Cortés, que le grand humaniste Cervantes de Salazar appelle « le nouveau saint Paul », a fait en faveur des Indiens.

Certes, Cortés était d’abord un rude guerrier, doublé d’un aventurier avide de pouvoir et peu scrupuleux sur le choix des moyens. Mais il était aussi, un grand chrétien qui, notamment sous l’influence de son ami, frère Motolinia, n’a cessé d’amender ses penchants prédateurs. Au début de la conquête, s’alliant à plusieurs peuples indiens opprimés par les Aztèques tels les Cempoaltèques puis les Tlaxacaltèques, mais révulsé par les sacrifices humains et le cannibalisme généralisé qu’il découvre (au cours de certaines fêtes, plus de vingt mille jeunes gens pouvaient être sacrifiés et mangés), Cortés fut selon les circonstances magnanime ou impitoyable à l’égard des Indiens. Puis, les sacrifices et les cannibalismes éradiqués et son pouvoir établi, il organise dès 1524 une « junte » composée de dix-neuf religieux, cinq prêtres séculiers et cinq laïcs, qu’il dote de pouvoirs réels et charge expressément de veiller à la protection des Indiens.

C’est lui qui fonde à Mexico, pour les Indiens, le premier hôpital du Nouveau Monde. C’est lui qui par la suite ne cessera de se porter en justice au nom des Indiens de son marquisat mexicain, pour que leur soient rendus les terres et les biens spoliés par les colons espagnols. C’est lui qui fait restituer aux Indiens, avec d’importants dommages et intérêts, les terres du village de Coyoacan, qu’il avait expropriées pour y établir un hôpital. C’est lui, enfin, qui précise expressément dans son testament de 1547 que les terres des Indiens de son marquisat del Valle d’Oaxaca ne lui appartiennent pas, afin de conjurer toute tentation pour ses héritiers de se les approprier.

Pendant qu’en 1531, l’audiencia met en place les bases de ses justes rigueurs, frère Valencia, frère Coruna, et frère Motolinia, écoeurés par la dévastation de leurs missions, persuadent Cortés d’aller évangéliser la Chine en traversant l’océan Pacifique. Cortés accède à leur demande et organise l’expédition, se transportant lui-même à Tehuantepec sur la côte, pour en surveiller les préparatifs. Après divers avatars, à la faveur desquels l’actuelle province de Colima est évangélisée, les « apôtres » s’embarquent en 1534, avec Cortés lui-même, comme amiral de la flottille, pour un inaugural et périlleux périple. Après d’éprouvantes tribulations, l’expédition est drossée par une tempête sur la côte, plus au nord, effectuant bien malgré elle, la première découverte de la Californie. Ramenés comme Jonas, au peuple que Dieu leur destinait, les explorateurs involontaires reviennent à Mexico.

En 1536, un chapitre franciscain est organisé, où les « apôtres » renforcés par de nouveaux arrivants d’Espagne, font le constat que les criminels et les spoliateurs ont été châtiés, et que la protection des Indiens est désormais garantie. Ils décident donc, que les conditions sont de nouveau réunies pour se consacrer à l’évangélisation en profondeur du Mexique. Ainsi, frère Martin retourne-t-il aussitôt vers son cher Michoacan, d’où il passe vers 1541 en Nouvelle Galice, plus au nord. À frère Motolinia, le chapitre confie le soin de mener une vaste enquête ethnographique, sur les cultures indigènes. Son Histoire des Indiens, constitue la source de toutes nos connaissances sur la civilisation de l’ancien Empire aztèque.

En 1555, son enquête terminée, frère Motolinia écrit une lettre à Charles Quint, dans laquelle il lui rend grâce de ce que ses « chers Indiens » vivent désormais une situation « qui se compare favorablement à celle des paysans de la Métropole ». Quelle différence de fond et de forme, avec sa lettre pathétique de 1530! Il se plaît aussi à souligner, les moyens de défense gratuits et immédiatement efficaces dont disposent ceux qui ont été victimes d’injustices. Enfin, il met gravement en cause les outrances des accusations collectives que Las Casas continue de porter contre la conquête alors que, retourné définitivement en Espagne depuis dix ans déjà, celui-ci ignore l’évolution de la situation sur place.

Sous la protection de la justice royale, « l’heure de Dieu a sonné sur le Nouveau Monde », selon la belle formule des apôtres franciscains. À l’appel de cette heure de Dieu, les Indiens répondent par une adhésion de cœur, massive et passionnée. En témoigne l’embarras des religieux débordés par les foules qui affluent des villages les plus reculés pour réclamer le baptême : « Les Indiens ne cessent de nous harceler de leurs supplications, larmes et insistances pour n’être pas privés d’un si grand bien, protestant que pour venir recevoir le baptême, ils ont marché de longues journées, fait de grands sacrifices et affronté de grands périls », racontent les franciscains.

Si les Indiens protestent ainsi, c’est que les religieux refusent d’administrer le baptême sans un catéchuménat préparatoire. Mais souvent, à la surprise des religieux, les postulants ont une naïve mais solide connaissance de l’Évangile, catéchisés qu’ils ont été par les élèves des écoles fondées par les religieux dans les villages. Le frère lai, Pierre de Gand, relate ce fait dans une lettre adressée au roi Philippe 11, en 1558 : « Les jeunes Indiens s’exercent à la prédication, et toute la semaine ils étudient ce qu’ils doivent prêcher et enseigner le dimanche dans les villages. » Quand « les Indiens se présentent en masse compactes, réclamant à grand cri le baptême », les religieux sont contraints d’assouplir les règles du catéchuménat. Dans un entretien particulier chaque postulant est soumis au contrôle de ses connaissances des vérités essentielles de la foi, puis une prédication générale est faite : enfin, « un à un », les Indiens sont baptisés. Les cérémonies duraient des journées entières, de l’aube au crépuscule, à tel point que « les prêtres ne pouvaient souvent plus lever la cruche avec laquelle ils baptisaient, tant ils avaient le bras fatigué », témoignent les lettres des franciscains de l’époque.

Loin de s’évaporer aussitôt que répandue, l’eau de ces baptêmes fut source d’une pratique chrétienne tout aussi massive et passionnée que l’élan qui l’avait fait couler. Innombrables et concordants, sont les témoignages où l’on voit, dans mille détails savoureux et émouvant, jour après jour, village après village, province après province, les Indiens maintenir vive l’eau inaugurale de leur Nouvelle Alliance. Et ce, du Mexique jusqu’aux contrées les plus reculées du continent sud-américain, comme l’attestent par exemple les lettres des premiers missionnaires jésuites, au fin fond des Andes péruviennes : « Les Indiens se réunissent les dimanches et les fêtes, de si bon cœur que dans les fermes des vallées, il ne reste pas d’Indiens qui ne viennent nous importuner pour que nous les enseignions.

Même les caciques se joignent aux enfants pour apprendre le catéchisme. Les Indiens l’apprécient tant, que toute la matinée les vieux l’apprennent par cœur quatre par quatre ou six par six. » Et quand le général de l’Ordre envoie le père Plaza en tournée d’inspection « aux Indes », celui-ci dans son rapporte de 1576 décrit ce qu’il a vu : « Aux sermons, les Indiens accourent avec une telle ferveur et un tel concours qu’on est saisi d’admiration. Tous les dimanches après le repas, ils vont entendre l’enseignement qui est prêché à l’église principale. Puis, lorsque ce sermon est terminé, ils se précipitent en courant sur la grand-place pour y entendre l’un des nôtres.

Ce nouveau sermon terminé, ils viennent à notre église pour y apprendre le catéchisme. Celui-ci leur est enseigné, dans un long développement par questions et réponses. » Et le Père Plaza d’ajouter : « Tous, hommes comme femmes, l’apprennent avec facilité et rapidité, en raison de la passion qu’ils y mettent. » Cette passion pour l’Évangile, le peuple tlaxcaltèque la démontrera au Mexique, de nouveau, quand pour accomplir le testament de son « apôtre » frère Motolinia, mort en 1569, il se fera lui-même apôtre, allant par familles entières, à cent lieues de chez lui, évangéliser les sanguinaires chichimèques du nord du Mexique, en une migration apostolique unique dans l’histoire de l’Église.

Ainsi, malgré les limites et les péchés qui font le terreau humain, la semence répandue par les « douze apôtres» fleurit en une étonnante civilisation indo chrétienne, miroir des vertus évangéliques de douceur, d’humilité et de pauvreté en esprit. Au long des siècles, cette exemplaire communauté allait incarner les Béatitudes, ces promesses de bonheur au cœur même du drame de la condition humaine, jusqu’à la dernière, celle qui proclame heureux ceux qui sont persécutés à cause du Seigneur. Quand au XXe siècle, le peuple indo chrétien sera opprimé à cause de sa foi par le totalitarisme libéral et athée, il ne refusera pas d’offrir en rançon de son âme la seule richesse dont il disposait : la vie de ses milliers d’enfants qui furent sacrifiés sous le beau nom de cristeros.

Le livre des merveilles » édition MAME/PLON.

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