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Les douze apôtres du Mexique

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Après une éprouvante traversée de l’Atlantique, la Caravelle aborde les côtes du Mexique et jette l’ancre à Veracruz. Nous sommes en 1524, cinq ans après la découverte de l’Amérique centrale. Hernan Cortès, gouverneur du Mexique, a dépêché une importante ambassade pour accueillir à leur débarquement les personnalités attendues : douze religieux franciscains dirigés par le provincial de Saint-Gabriel, l’éminent frère Martin de Valencia. L’immense tâche d’évangéliser les nouvelles terres à conquérir leur est dévolue, à la demande expresse faite par Cortès à Charles Quint.

Première surprise, les hommes qui posent à terre leurs pieds nus ne sont vêtus que d’un méchant froc rapiécé, maintenu à la taille par une vulgaire corde. Et voici que, renvoyant les montures et l’escorte mises à leur disposition, ils s’élancent pieds nus pour entreprendre par d’horribles sentiers les deux cents kilomètre qui les séparent de Mexico. Quand les Indiens les voyaient survenir, couverts de poussière et mendiant leur nourriture, ils s’interrogeaient : « Quels hommes sont-ils donc, si pauvres? » Et ils ne cessaient de répéter sur le passage des religieux : « Motolinia! Motolinia! » L’un des frères, Toribio de Benavente, s’enquiert de la signification de ce terme. Il veut dire « pauvre », lui répond-on. Alors frère Toribio s’exclame : « Eh bien! Je n’aurai plus d’autre nom pour toute ma vie ! » Et désormais il ne se nommera ni ne signera autrement que « frère Motolinia ».

Averti de leur imminente arrivée, Cortès sort de Mexico à leur rencontre en grand apparat, accompagné de ses lieutenants et des princes les plus illustres de la nation aztèque. Et, quand au détour d’un chemin, il les aperçoit, le grand capitaine descend de cheval, court vers eux, et « mettant genoux à terre tour à tour devant chacun des douze, il leur baise les mains avec grande effusion ».

Les « douze apôtres » s’en vont bientôt à Huejotzingo, l’une des quatre villes étoiles de la constellation aztèque, siège principal des Chevaliers-Aigles et des Chevaliers-Jaguars de l’aristocratie religieuse précolombienne. Aussitôt ils y élèvent une église cependant que par la seule force de leur dénuement, ils réalisent une profonde mutation sociale. En effet, les nobles aztèques opprimaient alors scandaleusement les paysans, dont les plus heureux étaient spoliés, les autres exterminés. Les religieux franciscains exigent et obtiennent que les nobles partagent leurs terres et leurs biens avec les paysans en une redistribution équitable, de telle manière que les nobles demeurent aisés et que les paysans sortent de la misère. Cette révolution toute pacifique fut scellée lors d’une grande manifestation populaire de réconciliation, pendant laquelle les nobles confessèrent leurs crimes et les paysans accordèrent un pardon général.

Ainsi, de ville en ville, les douze apôtres s’en furent-ils transmettre par l’exemple de leurs vertus évangéliques le ferment chrétien qui, semé dans les cœurs, allait bouleverser presque instantanément les structures sociales. Les faits sont éloquents : à peine arrivés dans une ville, les religieux franciscains entreprenaient sur le champ la construction d’une église et d’un hôpital. Pour eux comme pour leur divin Maître, guérison spirituelle et guérison temporelle sont inséparables. Et c’est un miracle que, faisant irruption dans une société impitoyable qui non seulement ignore la moindre compassion pour les malades et les faibles, mais encore élimine odieusement, ils soient parvenus, par les seules armes de leur faiblesse, à faire des faibles les seigneurs premiers servis.
Voici qu’en 1525 le roi des puissants Tarasques, Caltzontzi, vient de son lointain Michoacan jusqu’à Mexico faire obédience à Cortès. Évangélisé par les douze franciscains, il se fait baptiser sous le nom de Francisco. De retour dans son royaume, il emmène avec lui quelques frères, dont Martin de Coruna, afin d’y prêcher la foi chrétienne. Le voyage dure neuf jours : le roi s’avance sur un riche palanquin porté à dos d’homme, tandis que les frères suivent pieds nus, un bâton en forme de croix à la main, sans plus d’ornement que leur froc. À Tintzuntzan, capitale du royaume, l’accueil qui leur est réservé donne lieu à une fête inoubliable qui n’est pas sans reproduire la grâce de celle des Rameaux. Avertis de l’arrivée des « pauvres de Dieu», les Indiens ont tendu des voûtes de verdure au-dessus des rues dont le sol a été tapissé de nymphéas et d’une infinité de fleurs tropicales. Les frères s’avancent donc au milieu de la multitude en liesse, prodiguant leurs bénédictions de tous côtés, sous une nouvelle pluie de fleurs, tandis que « les mères présentent leurs enfants afin qu’ils reçoivent protection d’être simplement touchés ».

Dans les jours suivants, les Indiens réunissent leurs idoles sur la grand’place, et frère Martin organise une procession jusqu’au lac voisin de Patzcuaro afin de les y noyer. Puis l’on se met à la construction du couvent des franciscains, « misérable butte de berger de l’Évangile » faite de briques séchées au soleil et couverte d’un toit de chaume, aux cellules dépouillées, décorées seulement d’un crucifix. Après le couvent, on construit l’église, l’hôpital et l’école. Les travaux terminés, on organise une nouvelle fête, qui culmine avec la consécration solennelle de l’église.

C’est à partir de ce premier établissement que les frères entreprirent l’évangélisation en profondeur du Michoacan. Ainsi frère Juan de San Miguel s’enfonce-t-il, toujours pieds nus et mendiant sa nourriture, dans la sierra Madre jusqu’aux neiges éternelles du Tancitaro, à travers des étendues hostiles peuplées de pumas et de jaguars. Puis il redescend conquérir au Christ les plaines suffocantes de la Terre chaude.

Partout, il réussit ce miracle de faire passer les peuplades indiennes de leur misérable et cruelle civilisation néolithique, à une vie sociale fraternelle et évoluée. Partout, il fonde villages et cités. Ainsi, à l’emplacement de ce qui est devenu Uruapan (aujourd’hui ville de deux cent mille habitants), frère Juan crée-t-il d’abord un gros village. Après les travaux de défrichage, il implante les infrastructures, notamment l’eau courante, pour satisfaire, tant aux nécessités ménagères qu’à celles de l’irrigation. Puis, il attribue à chaque Indien un terrain suffisamment grand pour y construire une maison et exploiter un potager, afin de subvenir aux besoins alimentaires de sa famille. Tout autour du village, il fait aménager de vastes plantations d’arbres fruitiers : bananiers, orangers, mameys, chicozapotes, etc. Enfin, il suscite la création par les Indiens eux-mêmes, des structures politiques de la cité, des conseils de quartier à la mairie, en passant par les agents de l’ordre. Sur la grand’place se dressent l’église, l’hôpital et l’école. Dans cette école, tous les enfants indiens, pauvres ou riches, plébéiens ou aristocrates, reçoivent la même éducation : lecture, écriture, calcul, savoir-vivre, enseignement professionnel, musique, catéchisme. L’enseignement est toujours prodigué dans les langues indiennes.

Partout ailleurs au Mexique, les franciscains, mais aussi les dominicains et les augustins, font de même. Ainsi frère Motolinia qui s’était consacré à l’évangélisation des Taxcaltèques fonde-t-il ex nihilo Puebla, la troisième ville du Mexique actuel. Il faut bientôt reconstruire des écoles toujours plus grandes, afin que nul enfant ne soit privé d’enseignement. Frère Motolinia écrit en 1540 : « Il y a tant d’Indiens à enseigner que dans les écoles il y a 300, 400, 600, et jusqu’à 1,000 élèves. » La plupart des écoles développent un enseignement professionnel, technique ou agricole, qui se poursuit en cours du soir pour les adultes. Des troupes théâtrales, constituées d’acteurs professionnels, sont créées pour lesquelles un riche répertoire indo-espagnol est élaboré : dès 1539, frère Motolinia organise chaque dimanche à Tlaxcala la représentation d’un «mystère» dans lequel tous les indigènes sont figurants. Certaines écoles créent des imprimeries intégrées, d’autres forment de remarquables ensembles de musique, avec de bons compositeurs de musique polyphonique que jouent les orchestres de leurs camarades. D’autres écoles enfin se spécialisent dans les beaux-arts, peinture, sculpture, ferronnerie, et constituent le vivier des artistes qui sont à l’origine de l’admirable floraison de l’art indochrétien.

Ce lumineux mouvement artistique – dont on peut encore aujourd’hui admirer plus de deux mille monuments au Mexique – n’eut d’équivalent que le déploiement de l’ordre ogival, en Europe au X111e siècle. Fusionnel, aussi authentiquement indien que chrétien, sur une base architecturale hispanique, cet art exubérant d’allégresse constitue la démonstration incontestable du cœur nouveau et l’esprit nouveau qui changèrent en joie créative la sauvagerie sinistre de la civilisation aztèque.

Cependant, la première épopée de l’évangélisation du Mexique ne fut pas sans revers ni cuisantes déconvenues. Dès 1529, frère Motolonia s’oppose durement à la municipalité espagnole de Mexico, qui spolie et exploite sans vergogne les Indiens. Il saisit la première audiencia, haute cour qui assure le gouvernement suprême du Mexique. Celle-ci, présidée par le conquistador Nuno de Guzman, se déshonore en prenant contre toute justice, le parti des colons. Frère Motolonia entre en résistance avec la complicité de Cortès, tandis qu’au Guatemala actuel, le dominicain Bartolomé de Las Casas ne va pas hésiter à interdire l’intrusion de tout colon espagnol et à créer un petit État totalement dédié aux Indiens, la Vera paz ( la Vraie Paix). En 1570, trente ans après sa création, et vingt-cinq ans après le retour en Espagne de Las Casas, cet État devenu province comptait toujours moins de cinquante résidents espagnols. Malheureusement, les Indiens, restés païens, en avaient profité pour attaquer les villages et massacrer les néophytes chrétiens. De nouveau, il fallu faire appel aux conquistadores pour les protéger.

Mais voici qu’en 1532, l’abominable Nuno de Guzman pénètre au Michoacan et y sème la terreur, pillant, violant, tuant. Il fait torturer et brûler vif le roi chrétien tarasque, Francisco Caltzonzi, en l’inculpant de sacrifices humains, à seule fin de s’approprier les bijoux de sa couronne et les vingt-cinq jeunes et ravissantes femmes qu’il avait conservées selon l’usage polygamique toléré par les religieux. Ces exactions provoquent la révolte du peuple tarasque, et le rejet momentané du christianisme assimilé à l’odieux envahisseur. Frère Martin, abandonnant sa mission, se précipite à Mexico pour supplier son protecteur, Cortès, d’intervenir pour mettre fin au scandale. Inutilement, car en tant que président de l’audiencia, Nuno de Guzman disposait de tous pouvoirs de justice. Frère «martin, frère Motolinia et le chef des «douze apôtres», Martin de Valencia, écrivent alors au roi d’Espagne, Charles Quint, une pathétique lettre de protestation, le suppliant de mettre un terme aux crimes des colons sans foi ni loi, qui s’embarquent pour le Nouveau Monde afin d’y faire fortune le plus rapidement possible à n’importe quel prix humain.

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