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Satoko Kitahara. Une aristocrate japonaise parmi les chiffonniers

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Les premières neiges sont tombées cette nuit sur les pentes du mont Fuji. De sa chaise longue, Satoko ne se lasse pas de contempler le cône parfait qui se dresse dans l’azur du ciel étincelant sous la tiède lumière d’automne. Son regard ne s’en détache que pour se poser sur les érables flamboyants du parc où elle est installée, et dont la somptueuse parure écarlate fait paraître plus blanche encore la neige qui couvre le volcan tranquille.

Malgré cette splendeur, la jeune fille a grande hâte que s’achève la période de repos que lui inflige la tuberculose. Elle voudrait retourner à Tokyo, parmi les chiffonniers de la Cité des fourmis… Si l’infirmière qui la soigne se doutait que cette fille de grands bourgeois venue faire une cure en face du mont Fuji pense avec amour aux habitants d’un bidonville de la capitale, elle aurait des raisons de s’étonner. Satoko elle-même est encore stupéfaite quand elle songe au chemin qui l’a menée d’une riche demeure aux baraques des chiffonniers.

Tout a commencé un jour où la jeune fille a croisé dans la rue le frère Zénon. Avec sa robe de bure, son chapelet, son chapeau mou cabossé, ses yeux pervenche et sa longue barbe blanche, il ne passait pas inaperçu. Satoko l’avait vu en photo dans les journaux. Que savait-elle de lui sinon qu’on l’appelait « l’apôtre des bidonvilles » ?

« Bonjour, Père! » La jeune fille s’incline très bas. Le franciscain la regarde en souriant. De toute évidence, cette jeune fille raffinée ne sort pas des nombreux bidonvilles dont il s’occupe en ces années rudes d’après-guerre.

Satoko interroge le frère Zénon sur son travail. Il lui parle de la Cité des fourmis, où il se rend pour la première fois. C’est un bidonville qui vient de s’installer sur des terrains municipaux. Il a été créé par un entrepreneur ruiné du nom d’Ozawa, qui paie au poids chiffons, papiers et bouts de ferraille que ramassent les chiffonniers. Ozawa est assisté d’un conseiller juridique rompu aux affaires, Matsui. « Sont-ils chrétiens? » demande la jeune fille. « Non, répond le franciscain. Matsui est, je crois, un intellectuel amer qui a tâté du bouddhisme et du christianisme sans trouver de réponse à sa révolte »

Quelques jours plus tard, le franciscain fait faire à Satoko bouleversée, le tour de cette misère qui baigne dans la boue de la rivière Sumida. À la demande de Matsui et d’Ozawa, elle commence à préparer Noël avec les enfants débraillés qui l’adoptent d’emblée et l’appellent « Maîtresse ». Les sœurs de la Merci acceptent de l’aider jusqu’au jour où sur la foi d’un article de presse mensonger, l’aumônier espagnol des sœurs discrédite la Cité des fourmis en affirmant qu’il s’agit d’un repaire de voleurs.

Matsui s’emporte… et déverse le trop plein de sa colère sur Satoko et ses amis. « Si vous étiez des disciples sincères du Christ, vous seriez pauvres et partageriez la vie pleine de souffrances des pauvres… Vous dans votre maison raffinée à deux étages, vous ne comprenez rien de la misère des gens vivant dans le dénuement 365 jours par an! « Sous l’algarade, Satoko reste sans voix. Matsui conclut : « On a parlé d’implanter une église à la Cité des fourmis. Si vous et vos pareils voulez toujours voir se réaliser ce projet, il y a une condition. Vous la trouverez dans la deuxième lettre au Corinthiens. »

Satako fatiguée depuis plusieurs jours, rentre chez elle, abasourdie et brûlante de fièvre. Le médecin diagnostique un début de tuberculose et la contraint à prendre du repos. Elle en profite pour méditer longuement la fameuse lettre aux Corinthiens. « Le Seigneur Jésus-Christ, de riche qu’il était, s’est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté. »

À la fin de sa convalescence, l’un des jeunes du bidonville passe prendre de ses nouvelles en tirant derrière lui sa charrette de poubelles. « Laisse-moi essayer moi aussi supplie-t-elle» Mais elle est faible, et les brancards lui échappent très vite. Qu’à cela ne tienne! La jeune fille se contente de la deuxième place, et pousse par l’arrière en riant. C’est dans ce fier équipage qu’elle fait son entrée à la Cité des fourmis après une longue absence.

Quelques jours plus tard, accompagnée d’une bande d’enfants, elle entreprend la tournée des poubelles. Ses premières sorties font scandale. La fille du professeur Kitahara assister les chiffonniers! Matsui en reste bouche bée, et Ozawa en a les larmes aux yeux.

Le jour de la Pentecôte, au beau milieu de son petit déjeuner, deux enfants viennent la chercher. « Maîtresse, monsieur Matsui veut vous montrer quelque chose. Venez vite! » Satoko ne se le fait pas dire deux fois : laissant là riz et poisson cru, elle se précipite derrière les gamins. Une église se dresse à l’entrée de la Cité de fourmis. Les chiffonniers l’on construite dans le secret, en deux jours, avec des matériaux apportés par frère Zénon. Matsui a donc tenu parole. Pour lui, à dire vrai, il s’agit d’un calcul. Le bidonville est menacé de démolition par la municipalité; or, jamais celle-ci n’osera détruire un édifice religieux, ni donc raser la Cité des fourmis. Ozawa, lui, pense aux enfants des chiffonniers. Il voudrait que cette bâtisse devienne un foyer pour ces gamins livrés à eux-mêmes. Le rez-de-chaussée sera donc un réfectoire où tous les chiffonniers pourront se réunir, et l’étage servira de salle de classe et de chapelle.

Satoko accepte avec joie le rôle qui lui est alors confié : elle accueille les enfants à la sortie de l’école, les aide à faire leurs devoirs, et part avec eux faire les poubelles jusqu’à la tombée du jour.

Peu après, les gamins décident à l’unanimité de participer à une grande campagne d’entraide nationale. Ils vont solennellement porter à la préfecture l’argent gagné pendant des semaines à faire les poubelles. Le « don des enfants de la Cité des fourmis » s’élève à 12000 yens. Satoko est retombée malade, et ne voit que les photos des journaux.

Cette fois, l’alerte est sérieuse, et on l’envoie prendre l’air au pied du mont Fuji. Elle y reste six mois. Quand enfin on l’autorise à regagner Tokyo, elle entend s’installer définitivement dans la cité des fourmis.

Oui, mais… son retour n’a rien à voir avec les beaux rêves qu’elle formait devant les neiges du Fuji. Une jeune femme compétente a pris sa place auprès des enfants. Matsui souffre pour elle, mais n’aime pas montrer ses sentiments. Aussi lui parle-t-il durement : « Jusqu’à maintenant vous aviez joué ici le premier rôle. Vous avez dû l’abandonner. Une autre jeune femme l’a repris. Une actrice doit suivre son texte. Votre ancien texte a changé. Les metteurs en scène l’ont réécrit pour la nouvelle actrice. »

Aux larmes de Satoko succède la colère.

– Si vous pensez que tout cela n’est que du théâtre, je ne vais pas gaspiller mes larmes, je vous laisse, vous et votre pièce.
– Ce n’est pas ma pièce et je n’y joue, moi aussi qu’un rôle.
– Qui alors est le metteur en scène?
Matsui dissimule son émotion et lui répond :
Thenshu-sama, le Seigneur du Ciel !

Satoko, vaincue, le remercie humblement pour cette leçon, s’incline respectueusement et rentre chez elle.

Son état de santé s’aggrave, et la certitude que Dieu la destinait à de grandes choses s’estompe. Elle a tout raté. Elle n’a gagné personne à l’Évangile. Les visites sont rares, car on craint la contagion; Satoko, livrée à la solitude, entre dans une nuit de l’âme.

Pourtant, son exemple est justement en train de convertir Ozawa. Bouleversé de la voir donner sa vie jusqu’au bout pour ses frères, il convoque un jour Matsui pour lui annoncer qu’il pense devenir chrétien comme elle. Matsui est déjà ébranlé, et cette nouvelle achève de le faire tomber du haut du cynisme où il s’était réfugié. Il répond à son patron qu’il désire lui aussi le baptême. Ils courent aussitôt au chevet de Satoko, mais y trouvent ses parents et son médecin, profondément inquiets. Le médecin suggère un autre changement d’air. Pourquoi ne pas l’installer dans cette Cité de fourmis qu’elle aime tant? Les chiffonniers lui construisent une chambre en contreplaqué dans un coin de l’entrepôt. Satoko peut se lever, marcher un peu et aider Matsui dans ses taches administratives. Sa dernière lutte sera d’obtenir de la municipalité un autre terrain pour la Cité des fourmis. Il y en a un dans la partie de Tokyo conquise sur la mer. Il leur faut 25 millions de yens. Satoko affiche dans sa chambre une grande banderole : « 25 millions » et prie inlassablement.

Quand un employé de la municipalité vient en janvier annoncer que le prix a baissé, Matsui n’hésite pas à en attribuer le mérite à Satoko. « Ça y est, nous avons réussi et c’est grâce à vos prières. Maintenant tout ce que vous avez à faire c’est de demander votre guérison pour pouvoir venir avec nous organiser la nouvelle Cité des fourmis sur notre nouveau terrain. » La réponse est simple : « Non, cela ne sera pas nécessaire. Dieu nous a accordé tout ce que nous lui avions demandé. Cela est suffisant. »

Satoko meurt quelques jours plus tard, le 23 janvier 1958, entourée de sa mère et de sa sœur. Elle a vingt-neuf ans. En 1975, l’archevêque de Tokyo, le cardinal Shirayanagi, lancera une enquête pour la reconnaissance de sa sainteté.

2 réflexions au sujet de « Satoko Kitahara. Une aristocrate japonaise parmi les chiffonniers »

  1. Laflèche

    Il existe, avec l’accord de Mediaspaul, une édition audio gratuite pour les mal-voyants de “Le sourire de Satoko”

    Laurent Laflèche (coordinateur de la traduction)

    Répondre

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