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Pier Giorgio Frassati. Des parents découvrent que leur fils est un saint le jour de ses funérailles

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La porte grince comme une âme en peine, et livre passage au chef de famille. Un détail insolite saute immédiatement aux yeux de son épouse : Tommaso tient en main un journal. Depuis quand a-t-il la prétention de lire des pages et des pages d’articles écrits en minuscules caractères, lui qui pourrait à peine déchiffrer les gros titres ? « Que se passe-t-il, Tommaso? » demande Giovanna envoyant son air atterré. En guise de réponse, son mari lui tend La Stampa. « Ça date d’aujourd’hui, tu vois : 5 juillet 1925 », articule péniblement l’ouvrier turinois. L’exclamation consternée de leur mère attire alors les enfants, qui viennent se presser autour d’elle. Sur la première page, une grande photographie est encadrée de noir. Un beau jeune homme souriant pose sur eux un regard franc et vif. C’est Pier Giorgio, « la bonté incarnée », le précieux ami de la famille.

Au sortir de la guerre, alors que Tommaso et Giovanna se battaient contre la pauvreté, ce garçon plein d’entrain était arrivé chez eux, on ne sait comment, un panier de provision sous le bras. Giovanna est fière, elle n’aurait jamais accepté qu’une dame de bonne famille vienne lui « faire la charité ». Mais le sourire enchanteur de Pier Giorgio avait été désarmant de simplicité, sa joie de vivre contagieuse, et Giovanna avait très vite considéré comme l’un de ses fils ce garçon de dix-huit ans, qui avait presque l’air d’un gamin. Les visites de Pier Giorgio étaient l’occasion de grandes réjouissances. Quand les enfants l’entendaient gravir quatre à quatre leur escalier pourtant périlleux, ils se précipitaient vers la porte, ne lui laissant même pas le temps de reprendre son souffle. Ce garçon, dont ils ne savaient pas d’où il venait, mais dont ils soupçonnaient qu’il habitait les quartiers les plus riches de Turin, avait l’art de leur faire oublier qu’il n’était pas un voisin de palier.

– À ce qu’il paraît, Pier Giorgio était le fils de Frassati, le directeur de La Stampa, prononce Tomaso d’une voix enrouée.

– Mais comment ? Pourquoi? balbutie sa femme.

– J’ai pas réussi à lire, mais j’ai demandé au marchand de journaux. Il est mort hier d’une sale maladie, la polio quelque chose, en quelques jours.

Le lendemain, Giovanna et ses enfants se mêlent à la foule immense qui assiste à l’enterrement de Pier Giorgio Frassati. On leur désigne, à l’autre bout du parvis, un couple en grand deuil : ce sont les parents du jeune homme. Giovanna les regarde avec une profonde compassion. Avoir eu un fils qui semblait réunir toutes les qualités du monde, et le perdre si brutalement ! Comment pourrait-elle se douter que les Frassati, en vérité, ont dû attendre cette journée tragique pour connaître Pier Giorgio? En sortant de l’automobile qui les a amenés au pied de la cathédrale, ils ont été stupéfiés de découvrir un parvis noir de monde. Pour eux, Turin était une petite ville qu’habitait un nombre restreint de familles « fréquentables ». Ils ignoraient qu’aux yeux de leur fils, Turin était aussi et surtout peuplée par une multitude de pauvres. Alors qu’ils s’attendaient à voir assister à l’enterrement quelques centaines de membres respectables de la bourgeoisie, les voilà devant une foule venue des quatre coins de la ville, et même –constate le père du défunt en fronçant le sourcil,- de ses bas quartiers. C’est donc au fil des condoléances qu’ils reçoivent et des témoignages émus qu’ils entendent qu’ils apprennent enfin qui était vraiment ce garçon mystérieux.

Pier Giorgio est né le 6 avril 1901 dans cette ville de Turin où l’on porte aujourd’hui son deuil. Son père n’est pas n’importe qui. Alfredo Frassati, fondateur du quotidien La Stampa, est l’une des grandes figures du libéralisme italien. En 1913, il devient le plus jeune sénateur du pays, et sa nomination comme ambassadeur à Berlin en 1920 rehausse encore son prestige politique.

Un an après la naissance de Pier Giorgio, une petite sœur Luciana, vient compléter le foyer. Les deux enfants reçoivent une éducation rigoureuse, qui leur inculque le sens du devoir et de l’honnêteté. Mais la haute bourgeoisie dont ils sont issus ne met presque plus les pieds à l’église. Pier Giorgio, futur héritier d’un père illustre, destiné à un brillant avenir, aurait toutes les raisons du monde de rester indifférent à la Bonne Nouvelle de l’Évangile. La façon précoce dont il s’éprend de Dieu n’est donc pas l’aspect le moins étonnant de son enfance. Sa famille ne se rendra jamais compte de la profondeur de sa foi. Aux yeux de ses parents, il reste, jusqu’à sa mort, un fils discipliné et facile à vivre, qui fait leur fierté, car de toute évidence il a oublié d’être bête. Il est un peu distrait, sans doute, mais tellement charmeur! La seule chose qui agace Alfredo Frassati est de trouver son fils à genoux au pied de son lit. Cela arrive trop souvent à son goût, et ne laisse pas de l’inquiéter. Pier Giorgio serait-il une graine de bigot? Le caractère joyeux et l’entrain du garçon dissipent ses appréhensions.

Le parcours scolaire de Pier Giorgio n’a rien d’extraordinaire. Renvoyé de l’école publique pour ses mauvais résultats en latin, il entre à douze ans dans un institut tenu par des jésuites, où il rencontre le Père Lombardi, qui sera pour lui un directeur spirituel précieux. À treize ans, il commence à communier tous les jours, engagement sérieux que Pie X a vivement recommandé.

Pier Giorgio ne se prend pas au sérieux. Ses parents le voient souvent à califourchon sur une branche d’arbre, d’où il déclame des vers de Dante d’une voix d’outre-tombe, quand il n’est pas à quatre pattes dans le jardin en train d’herboriser. Des innombrables passions de son fils, l’alpinisme est celle que son père encourage le plus vivement. Ce sport d’élite est digne d’un héritier Frassati. S’il se doutait que l’enthousiasme de ce dernier pour la plus haute montagne est directement lié à sa joie de se sentir plus près du ciel, sans doute son inquiétude au sujet de la piété excessive de son fils renaîtrait-elle…

En 1919, Pier Giorgio entame des études d’ingénieur. L’Italie, qui avait espéré être mieux récompensée de sa participation à la défaite de l’Allemagne, sort de la guerre avec le sentiment d’une « victoire mutilée ». Ce mécontentement entretient une grande effervescence dans le milieu étudiant. Pier Giorgio a le sentiment d’entrer sur un champ de bataille. Mais la discrétion qui le caractérise, et qui explique que ses parents ne connaissent pas vraiment leur fils, lui fait fuir les rôles de premier plan. Pier Giorgio n’est pas pour autant un garçon effacé. Il s’est constitué un groupe d’amis d’une solidité à toute épreuve, avec qui il fonde un cercle dont le but est de s’aider mutuellement à vivre en chrétiens. Sa générosité le fait vite remarquer à l’université. Certains n’hésitent pas à en abuser. Il est commode d’adresser des requêtes à un garçon si serviable dont le père est si haut placé.

Le jeune homme se nourrit quotidiennement de l’Évangile et de l’Eucharistie. Quant à manquer une messe les jours de fête, il n’en n’est pas question, dût-il pour cela renoncer à une course en montagne. Cet amour de la prière lui permet de se lancer dans l’action. Pier Giorgio, tenant passionné de la démocratie, rêve d’une société équitable. Comme nombre de catholiques, il s’engage en1920 dans le Parti populaire italien, dont il devient militant, au moment de la montée spectaculaire du fascisme. Pier Giorgio ne trouve pas de mots assez durs pour fustiger le mouvement de Mussolini, dont le programme est aux antipodes des idées républicaines qu’il défend.

Quand Pier Giorgio n’est ni chez ses parents, ni à l’église, ni dans un rassemblement politique ou religieux, on a toutes les chances de le trouver dans les logements misérables des bas quartiers de Turin. Membre des conférences Saint-Vincent-de-Paul, il prend sa tâche au sérieux. Entrer dans un taudis est, à ses yeux, s’approcher du Christ. On comprend donc aisément que ce garçon nanti ne fasse preuve d’aucune condescendance envers des « amis » que son père n’aimerait pas le voir fréquenter.

Les derniers mois de sa vie sont pourtant un chapelet d’épreuves. Ses parents s’acheminent vers le divorce. Luciana, qui tentait avec lui de préserver une unité familiale précaire, épouse un diplomate polonais en janvier 1925 et part à l’étranger. Pier Giorgio, quant à lui tombe amoureux fou d’une certaine Laura, mais sait que cette obscure orpheline n’aurait pas l’heur de plaire à son père, qui s’étoufferait à l’idée de voir son fils épouser quelqu’un d’autre qu’une riche héritière. Sa mère, par esprit de contradiction, prendrait peut-être le parti de son fils, et les derniers vestiges d’ententes conjugales voleraient en éclat. Aussi, le jeune homme préfère-t-il se taire, même devant sa bien-aimée. Ses parents ne se douteront jamais de ce sacrifice, dont seuls ses amis les plus proches sont au courant.

Au moment où ses espoirs politiques sont définitivement broyés par la poussée irrésistible du fascisme et les compromis qu’acceptent de nombreux membres du parti populaire avec ce mouvement honni, son père lui fait demander, n’osant pas le faire lui-même, d’entrer à La Stampa. Pier Giorgio baisse la tête et dit oui, renonçant ainsi à une carrière d’ingénieur envisagée avec joie.

À la fin du mois de juin, il ressent les premiers symptômes d’un mal foudroyant. D’une main à moitié paralysée, il rédige un dernier billet pour s’excuser auprès des familles pauvres auxquelles il ne peut aller rendre visite, et s’éteint sereinement le 4 juillet. La maisonnée préoccupée par l’agonie de la grand-mère de Pier Giorgio, n’a même pas le temps de se rendre compte que le jeune homme est en train de mourir. Ainsi s’achève une courte vie, que les témoignages entendus le jour de ses funérailles font apparaître au grand jour, comme une mosaïque dont les multiples facettes reflètent la gloire du Seigneur, et qui vaudra à Pier Giogio Frassati d’être béatifié par Jean-paul 11 le 20 mai 1990.

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