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Théophane Vénard. Du marais poitevin aux rizières de Hanoi

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Je vous écris au commencement de cette année qui sera, sans doute, la dernière de mon pèlerinage sur la terre. Je vous ai déjà écrit un petit billet par lequel je vous fais connaître mon arrestation le 30 novembre, jour de saint André, dans un village chrétien. Le bon Dieu a permis que je fusse trahi par un mauvais chrétien; mais je ne lui en veux pas. De ce village, j’ai été conduit à la sous-préfecture et je vous ai tracé quelques lignes d’adieu au moment où l’on allait me passer la chaîne des scélérats au cou et aux jambes. Je l’ai baisée cette jolie chaîne de fer, vraie chaîne d’esclavage de Jésus et de Marie, que je ne changerais pas pour son pesant d’or…

Ainsi commence la lettre que le père Jean-Théophane Vénard adresse le 2 janvier 1861 du lointain Tonkin à son père, à sa sœur Mélanie et à ses frères Henri et Eusèbe. Il a trente et un ans. Toute sa vie a été tendue vers un unique amour, celui de Seigneur. Né le 21 novembre 1829 à Saint-Loup-sur-Thouet, dans les Deux-Sèvres, il est le fils du maître d’école du village, lui-même chrétien d’une ardente piété. À neuf ans, racontera-t-il, alors qu’il gardait la chèvre familiale sur le coteau de Bel-Air, il découvre, dans une brochure, la vie et le martyre d’un jeune missionnaire du diocèse, Jean-Charles Cornay, sauvagement massacré au Tonkin. De là naît sa double vocation de prêtre et de missionnaire. L’enfant est d’abord envoyé au collège de Doué-la-Fontaine, en Maine-et-Loire. Puis il passe au petit séminaire de Montmorillon et, en octobre 1848, au grand séminaire de Poitiers. Au début de 1851 quelques semaines après avoir reçu le sous-diaconat, il informe son père de sa décision de devenir missionnaire. Il le fait avec beaucoup de ménagement: au siècle dernier, en effet, cela signifie une séparation définitive d’avec sa famille, un départ sans retour, un « à Dieu » véritable, avec la mort au bout de la route.

Le voilà donc à Paris, rue du Bac, au séminaire des Missions étrangères. L’atmosphère est chaleureuse, bienveillante, fraternelle et plaît à son caractère joyeux. Les « aspirants » attendent leur « feuille de route » avec une impatiente exaltation. Théophane est ordonné prêtre en juin 1852 et envoyé à Hong Kong, où il reste de longs mois. Sa destination est la Chine continentale, mais finalement, au dernier moment, en raison de la guerre civile qui y sévit, il part pour le Tonkin occidental, province de l’empire d’Annam, là où précisément son inspirateur, Jean-Charles Cornay, a conquis avec beaucoup d’autres la palme du martyre. Le but de la mission est de former un clergé indigène, conformément aux instructions de l’encyclique Nominem profecto. Le vicaire apostolique, l’illustre Mgr Retord, est déjà à la tête d’une importante communauté chrétienne : quatre ou cinq missionnaires, soixante-quinze prêtres autochtones, cent quarante mille fidèles, un petit et un grand séminaire.

La tâche est exaltante, mais les conditions de vie sont épouvantables, car les chrétiens, un moment tolérés dans la région, sont à nouveau pourchassés. Leurs églises de bois et de chaume sont brûlées. Il faut toujours être sur le qui-vive. On se déplace la nuit, à pied, sur les petits sentiers de terre rouge qui courent entre les rizières et les roseaux, ou en sampan lorsque les eaux vertes et limoneuses des arroyos envahissent la plaine. Quand les soldats des mandarins arrivent dans une bourgade, il faut se cacher dans les doubles cloisons des cabanes ou dans des trappes humides et insalubres creusées sous la terre et attendre là des heures, voire des jours. Ceux qui se font prendre sont enchaînés, flagellés, suppliciés étranglés ou décapités.

À ces périls s’ajoute le climat. Bientôt le jeune prêtre tombe malade. C’est une attaque de tuberculose : il met deux ans à se rétablir. En février 1857, le centre chrétien de Vinh Tri, au sud-est de Hanoi, est totalement rasé, et Mgr Retord est contraint de gagner les montagnes sauvages où rôdent les tigres. Il y meurt de fièvre maligne. Théophane a pris en charge un district de quatre paroisses : douze mille chrétiens avec sept prêtres du pays pour l’assister. Échappant momentanément aux troupes de l’empereur, il a le temps de traduire en annamite plusieurs textes du Nouveau Testament. Il est nommé supérieur du grand séminaire, mais c’est un titre de pure forme, car ses élèves, dispersés dans les paroisses, sont obligés de vivre dans la même clandestinité que lui.

Le 30 novembre 1860, il est capturé, jeté dans une cage de bambou et conduit à Phu Ly, la sous-préfecture, d’où, grâce à la complicité d’un gardien complaisant, il peut tracer avec un pinceau quelques lignes pour sa famille. Il n’est pas brutalisé. L’oncle du sous-préfet voudrait même le sauver et l’engage plusieurs fois à apostasier et à fouler la croix. Mais la foi de Théophane ne faiblit pas, bien au contraire : en attendant son transfert à Hanoi, la préfecture, il parle de la foi chrétienne à ceux qui s’approchent de sa cage. Beaucoup lui avouent que si, l’empereur ne l’interdisait pas, ils embrasseraient volontiers cette religion d’amour, qui rend si forts ceux qui la confessent.

Vient enfin le départ. Après deux jours de voyage, où il est exhibé comme une bête dans son inconfortable habitacle porté par huit soldats, Théophane arrive à Hanoi le 6 décembre. Une foule de curieux est sortie des petites maisons de brique qui longent le fleuve Rouge. Le jeune homme entend des réflexions autour de lui : « Qu’il est joli cet Européen ! Il est serein et joyeux comme quelqu’un qui va à la fête ! Il n’a pas l’air d’avoir peur ! Celui-là n’a aucun péché ! Il n’est venu en Annam que pour faire du bien… » Il s’abandonne à la Providence, prie Marie, « la Reine des martyrs » lui demande d’assister « son petit serviteur ». Il ne veut pas défaillir. Arrivé à la citadelle, on lui glisse une tasse de thé à travers les barreaux, puis le préfet l’interroge. Théophane répond avec calme. Il est prêt à offrir au Seigneur le sacrifice de son sang, dans l’ardente certitude de voir le Ciel s’entrouvrir pour lui. Devant de tels propos, le vice-roi ne peut que prononcer un jugement de mort. Il faut maintenant attendre que l’empereur confirme la sentence.

Même si celle-ci tarde à venir, elle ne fait aucun doute. Tu Duc, l’empereur d’Annam, qui réside à Huê, est en effet, un homme impitoyable. C’est lui le responsable de persécution des missionnaires et de la mort de Mgr Diaz, évêque espagnol.

En attendant, Théophane est traité avec une relative indulgence par ses gardiens, touchés par sa gentillesse. On lui a donné une cage plus spacieuse. Une veuve chrétienne a pris en charge sa nourriture et est parvenue à lui faire passer des hosties consacrées. Un prêtre déguisé en mandarin a même réussi à le confesser.

La fatale nouvelle parvient à Hanoi le 2 février 1861, jour de la Chandeleur. Pour Théophane, c’est l’heure joyeuse ! –oui joyeuse!- celle de la rencontre tant attendue avec le Seigneur . « Mon cœur a soif des eaux de la vie éternelle », a-t-il écrit à sa famille. Selon la mise en scène habituelle, il est conduit le long du fleuve Rouge, par un cortège de deux mandarins à dos d’éléphant, douze soldats sabre au clair, une rangée de gardes munis de longues lances, des cymbales, des tambours… Le prisonnier, les bras attachés, attend à genoux sur un tapis de toile, sa tunique de soie noire dégrafée, à côté de lui la sentence inscrite sur une planchette est fichée en terre. Le bourreau qui a bu, se montre d’une extrême maladresse. La tête ensanglantée du martyr ne tombe qu’après cinq coups de sabre. Exposé trois jours en haut d’un poteau, elle sera ensuite jetée au fleuve où les chrétiens ne la repêcheront que quelques jours plus tard.

Les dernières lettres du Père Vénard, le récit de son exécution par l’un de ses compagnons, Mgr Theurel, parus dans les Annales de la Propagation de la Foi, produisirent en France une forte émotion. Sa correspondance, qui révélait sa piété, son enthousiasme, sa grande sensibilité, son lyrisme même, fut publiée en 1864 par son frère, l’abbé Eusèbe Vénard. En 1896, Thérèse de l’Enfant-Jésus la découvrit et en fut à son tour profondément marquée : « Ce sont mes pensée, disait-elle; mon âme ressemble à la sienne. »

D’une pointe de bambou, Théophane avait écrit à son père : « Un léger coup de sabre séparera ma tête, comme une fleur printanière que le Maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes tous des fleurs plantées sur cette terre, que Dieu cueille en son temps, un peu plus tôt, un peu plus tard. Autre est la rose empourprée, autre le lys virginal, autre l’humble violette. Tâchons tous de plaire, selon le parfum ou l’éclat qui nous sont donnés, au souverain Seigneur et Maître. »

Le 19 juin 1988, Jean-Paul 11 éleva sur les autels, au rang de saints, cent dix-sept martyrs du Vietnam qui avaient donné leur vie pour le Christ entre 1745 et 1862 : quatre-vingt-seize Vietnamiens, onze Espagnols, dix Français, et, parmi ces derniers, deux Poitevins au destin indissolublement liés, Jean-Charles Cornay et Théophane Vénard.

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