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Aventure spirituelle

L’Église d’Angleterre

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25 MARS 1586, fête de l’Annonciation.

Les habitants de York se sont rassemblés devant la prison du pont Ouse pour assister à l’exécution de la dernière des victimes des lois pénales d’Élisabeth 1ère qui condamnent ceux de ses sujets qui veulent demeurer catholiques. Les années précédentes, un bon nombre de prêtres ont été exécutés. Mais ce jour-là, ce n’est pas un prêtre qui sort de la prison… C’est une femme… La première femme condamnée à mort à la suite des « lois pénales ». La condamnée est l’épouse du boucher John Clitherow, une mère de famille nombreuse, une femme respectée et aimée dans toute la ville. Officiellement, Margaret Clitherow n’est pas exécutée pour avoir caché des prêtres ou fait dire la messe chez elle – ce qu’elle a pourtant fait -, mais pour avoir refusé de plaider à son propre procès. Ce « mépris de la Cour » lui vaut d’être condamnée à une « peine forte et dure » : avoir les os broyés jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Margaret marche sereinement jusqu’au lieu de son exécution, près de la barrière de péage toute proche, où l’on perçoit d’ordinaire les droits de passage pour la traversée de l’Ouse. Elle est prête, elle a refusé d’abjurer sa foi catholique et refusé aussi d’impliquer sa famille et ses amis dans le jugement inique prononcé contre elle. Si elle n’a pas voulu plaider à son procès, c’est parce qu’elle sait que ses enfants, et peut-être même son mari, qui n’est pas catholique mais a toléré qu’elle le demeure risquent d’être utilisés contre elle. On aurait pu les contraindre à faire des récits mensongers. Et puis, le jury est composé de gens qu’elle connaît bien, et qui cèdent à l’esprit du temps non pas par méchanceté, mais parce qu’ils sont incapables de résister au pouvoir. Ignorance, peur, lâcheté ? Margaret ne veut pas les juger. « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Dans l’Angleterre élisabéthaine, le gouvernement traite avec une grande attention, les affaires de religion et de conscience et met en œuvre des moyens de pression subtils.

On a d’abord utilisé la force contre Margaret : on l’a menacée, on l’a emprisonnée à plusieurs reprises. Puis on a tenté de la faire céder avec douceur : on a essayé de la flatter, de lui donner des conseils. Un pasteur protestant s’est donné beaucoup de mal lors de son dernier séjour en prison pour tenter de la convaincre, mais elle lui a résisté avec intelligence et fermeté. Un argument lui fut particulièrement cruel; ne trahissait-elle pas ses devoirs d’épouse et de mère en refusant d’abjurer pour avoir la vie sauve ? Margaret avait alors répondu que refuser que la justice intervienne dans le choix de sa conscience était sa priorité d’épouse et de mère chrétienne. Elle avait ajouté qu’elle aurait été heureuse que « sa famille eût le bonheur d’avoir à souffrir pour la même raison qu’elle ». Cette dernière folie avait exaspéré les juges.

Pourtant, rien ne semblait destiner Margaret Middleton au martyre. Cette fille du fabricant de cierges Thomas Middleton était née entre 1553 et 1556. C’était sous le règne de la fille aînée d’Henri V111 et de Catherine d’Aragon, Mary Stuart, qui avait tenté de rétablir la foi catholique en Angleterre. Dans son église de Saint-Martin-le-Grand à York, où il était sacristain, Thomas Middleton avait joué un rôle modeste dans la restauration des rites catholiques. Toutefois, comme la plupart de ses compatriotes, il s’était gardé d’aller à contre courant et, quand Élisabeth était montée sur le trône et avait restauré le protestantisme, il avait rapidement abandonné ses pratiques catholiques pour assister aux cultes protestants, le refus de s’y joindre étant passible de lourdes amendes. Thomas n’était pas un héros, il était de nature économe et, de surcroît, commerçant. Margaret fut donc élevée dans la toute nouvelle Église d’Angleterre.

Ce n’est qu’après son mariage avec John Clitherow, en 1571, qu’elle s’était convertie au catholicisme, bien que John ne fût pas catholique. Mais quelques-uns de ses parents l’étaient, dont un de ses frères qui devint prêtre. Il y avait en outre nombre de catholiques fervents dans la communauté des marchands de York. La décapitation de Thomas Percy, comte de Northumberland (l’un des deux chefs de la rébellion qui avait eu lieu dans le Nord contre les lois religieuses de la reine Élisabeth), à quelques centaines de pas de la maison de Margaret, l’avait sûrement frappée. Le comte avait défendu sa cause jusqu’au bout avec un grand courage, et donné avant de mourir ce témoignage : « L’Église, à travers toute la Chrétienté, est une et indivisible … » Et il avait ajouté : « Je quitte en catholique ce monde malheureux. Quant à cette nouvelle Église d’Angleterre, je ne la reconnais pas. »

Après la mort de Percy, Margaret avait rencontré un prêtre catholique, et avait été reçue au sein de l’Église. On ne sait pas grand-chose sur son cheminement spirituel, qu’elle garda secret en raison du danger. Sa maison, située dans la ruelle appelée Shambles, devint un refuge sûr pour les prêtres catholiques. Elle y avait aménagé une pièce secrète pour qu’on pût y célébrer la messe. Son refus d’assister aux services protestants valut des amendes à son mari. Elle fit même plusieurs séjours en prison au cours desquels elle affermit sa foi auprès des autres catholiques emprisonnés, et apprit à lire, chose qu’on n’avait pas jugé utile de lui enseigner quand elle était jeune fille.

Ses séjours en prison la préparèrent ainsi à ses épreuves futures, en la détachant progressivement de la vie confortable dans laquelle la fortune et la position de son mari l’entretenaient. Margaret demeurait cependant une épouse et une mère diligente et fidèle à ses devoirs : elle assistait beaucoup John dans son métier, aidait volontiers ses voisins et élevait ses enfants avec rigueur. Une fois au moins, l’un de ses séjours en prison fut écourté, afin qu’elle pût accoucher.

Au mois de mars 1586, John Clitherow, qui fermait les yeux sur les activités de sa femme, fut convoqué devant le tribunal pour s’expliquer sur le séjour de son fils à l’étranger. Le jeune homme était en fait dans un collège catholique en France. Pendant ce temps, une perquisition eut lieu dans la maison du couple. La pièce secrète, avec ses calices et ses ornements sacerdotaux, étaient bien cachée, mais un jeune Flamand que la famille avait accueilli prit peur et fit des aveux. Margaret fut accusée d’avoir caché des prêtres et d’avoir assisté à la messe et on l’arrêta. Dès cet instant, elle laissa éclater sa foi au grand jour.

Après la lecture de l’acte d’accusation, elle mena avec le juge Clench un dialogue remarquable au cours duquel elle refusa d’être jugée : « N’ayant point commis d’offense, je n’ai pas besoin de procès. » Elle affirma ensuite qu’elle ne pouvait être jugée que par Dieu. Contrairement à Thomas More, son illustre prédécesseur, Margaret ne connaissait rien aux lois, et pourtant ses arguments furent les mêmes. Parmi ceux qui la jugèrent se trouvait son propre beau-père, Henry May, l’ambitieux maire de York, extrêmement embarrassé par l’attitude intrépide de sa belle-fille. Pourtant Margaret ne se laissa pas démonter. Quand on exhiba devant elle deux « vils compères » revêtus des ornements découverts chez elle, et qu’on lui demanda si elle aimait cet accoutrement, elle répliqua avec sang-froid : « J’aimerais ces vêtements s’ils étaient portés par ceux qui savent s’en servir pour la gloire de Dieu, ce pourquoi ils sont faits. »

Un membre du conseil du Nord, acharné contre la foi catholique, enrage tellement devant l’obstination de Margaret, qu’il hurle en pleine audience du tribunal : « Ce n’est pas pour le service de la religion que tu caches des prêtres, c’est pour des parties de débauche ! » Margaret ne frémit même pas. Elle est déjà ailleurs, là où ni la justice ni l’injustice des hommes ne pourront plus l’atteindre.

Au cours de la semaine qui précède l’exécution de la sentence, Margaret se prépare à la mort par la prière et le jeûne. Elle se confectionne une tunique blanche, espérant qu’on lui laissera porter ce vêtement tout simple afin de ménager sa pudeur. Elle coud des rubans sur les manches afin que l’on puisse aisément lui lier les bras en croix, car elle souhaite mourir comme son Maître. On accède à sa demande. Pourtant, au moment où l’on va poser les poids sur elle, elle oublie un instant son intention, et se couvre le visage des mains tandis qu’elle demande à Dieu une force suffisante. Son bourreau lui sépare enfin les mains et les attache. Et c’est ainsi qu’elle meurt, ces derniers mots aux lèvres : « Jésus, Jésus Jésus, prends pitié de moi. »

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