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Nomades et voyageurs

Imprimer Par Denis Gagnon, o.p.

Presque tous les peuples de la planète sont devenus sédentaires. Ils ont troqué la tente et l’équipement léger des nomades contre des maisons de pierre ou de bois. Ils ont bâti des villes et des villages avec des rues bien définies, des gratte-ciel presque indestructibles. Ils s’y sont installés. Ils voyagent encore beaucoup. Mais plusieurs ne vont pas plus loin que les limites de leur patelin. Bon nombre de montréalais, paraît-il, ne sont jamais sortis de l’île! On bouge encore, mais on fait du surplace!

Et pourtant, au fond de soi, il reste un zest de nomadisme. Un réflexe, peut-être de la nostalgie. Mais surtout une sorte de première nature, un état d’être fondamental, un instinct vital. Nous serions faits pour marcher, pour nous déplacer, pour bouger. Un vivant, nous répète les philosophes, c’est un être qui se meut! Vous voyez-vous à quarante ans pas plus déluré qu’à cinq ans? Vous avez changé. Vous êtes ailleurs.

Chacun, chacune de nous est né dans une famille. Comme nous n’avons pas été clonés, nous avons un père et une mère. Nous avons vécu un certain nombre d’années en leur compagnie. Puis, un jour, nous avons quitté le nid familial pour voler de nos propres ailes. Nous nous sommes pris en main, ou du moins nous avons essayé… Petit à petit, nous prenons notre place dans la société. Nous nous réalisons en réalisant quelque chose, quelque chose que nous pourrions appeler notre mission ou notre vocation.

Pour découvrir ou définir notre identité, nous avons entrepris un long voyage au centre de nous-mêmes. La surface de notre lac montre sans doute de belles ondulations, mais elle ne dit rien de ce qui se cache en dessous. Il nous faut plonger, entrer dans notre maison intérieure, en visiter les pièces, coins et recoins. Apprivoiser progressivement le mystère que nous sommes. Mystère que nous sommes même pour nous-mêmes!

La foi ne regarde pas passer la caravane! Elle en fait partie. Que je crois en Dieu, au Christ, à l’Être, à l’humain, à moi-même, peu importe. Du moment que je porte en moi une foi, un sens à la vie, un regard sur elle, je ne peux mettre cette foi entre parenthèses pendant que je descends aux profondeurs de mon être.

En cela, nous avons un éminent ancêtre: Abraham! Rien de moins. Après la mort de son père, «l’Éternel dit à Abram: ‘Va vers toi; détache-toi de ton pays, du lieu de ta naissance et de la maison de ton père, et va vers le pays que je t’indiquerai. Je te ferai devenir une grande nation, je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras bénédiction (pour autrui).» (Genèse 12, 1-2)

J’ai choisi la traduction d’un juif, Émile Moatti (dans L’Actualité des religions, janvier 2003, p. 53). D’après ce dernier, l’hébreu demande une telle traduction: «Va vers toi»! «Dieu invite Abram à se tourner vers son être intérieur, lequel est, selon la tradition juive, ‘à l’image de Dieu’. Cette démarche va lui permettre de retrouver en lui le sens du Dieu Un, et les valeurs universelles qui fondent l’humain.» (Ibid.)

Parvenons-nous au terme de notre voyage? Pouvons-nous espérer aboutir à notre véritable patrie intérieure? Pouvons-nous apaiser définitivement le désir, la soif qui nous habite et qui nous garde en route?

Moïse a traversé le désert, il a cheminé toute sa vie, en un long et pathétique exode. Mais il meurt avant d’atteindre la terre promise. Nous ne parvenons jamais, du moins en ce monde, à notre véritable Canaan. Les cheminements intérieurs ne finissent jamais. Je dis: «finir»; je ne dis pas: «aboutir». Car, peut-être que le terme de notre route n’est rien d`autre que la route elle-même. Peut-être que le désir qui nous garde en route est notre unique identité. Peut-être que nous sommes fondamentalement des nomades. Peut-être qu’il nous faut constamment renoncer à nous sédentariser. Peut-être…

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