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Des marmites pour les pauvres ou l’invention de la soupe populaire

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Modestus s’étrangle de rage : « Personne jusqu’ici n’a osé me parler de cette façon! »

Sans doute n’as-tu jamais rencontré d’évêque! ironise Basile. Entre le préfet Modestus, l’émissaire particulier de l’empereur Valens et Basile, l’évêque de Césarée, l’échange est particulièrement rude. Il faut dire que Basile, qui a déjà affronté l’empereur lui-même, ne va pas courber l’échine devant un vulgaire fonctionnaire. Dans l’épreuve de force qui l’oppose à l’empereur, arien convaincu, Basile ne cède pas un pouce.

La doctrine du prêtre Arius a été condamnée sans appel par le concile de Nicée, ses tenants ont été déclarés hérétiques. Les colères de l’empereur ou de ses sbires n’y pourront rien changer ni aujourd’hui, ni jamais. Basile n’a qu’un Credo, celui que Nicée a proclamé. Et, au nom de cette foi, Basile est prêt, s’il le faut, à donner sa vie. À bout d’arguments, Modestus se retire, jurant qu’il reviendra et qu’alors le fer parlera. Il se trompe. La farouche résistance de Basile a ébranlé l’empereur lui-même. Et tandis que les persécutions se déchaînent un peu partout, la Cappadoce est épargnée. Le métropolitain de Césarée conservera le libre gouvernement de son Église durant les neuf années de son épiscopat, et ses évêques ne seront pas inquiétés.

Cette fermeté dans la foi et cette liberté face aux grands sont sans doute à l’origine de l’extraordinaire rayonnement de l’imposante figure de Basile. Celui que l’Église appela très tôt « Basile le Grand », son frère Grégoire de Nysse et son ami de toujours Grégoire de Naziance sont les trois grands capadociens qui marquèrent l’Église d’Orient par la justesse de leur théologie. Pourtant Basile, cet aristocrate issu d’une grande famille chrétienne, pétri de culture classique et qui goûta dans sa jeunesse aux vanités du monde, n’est pas seulement l’ardent défenseur et le brillant débatteur face auquel la puissance impériale vient de se briser. C’est aussi un pasteur attentif, épris de justice et dont l’ardente charité ne peut souffrir le malheur des humbles.

Vers 330, quand naît Basile, Césarée est une ville opulente et cultivée. Ses théâtres, ses thermes, ses fêtes bercent son enfance et celle de son frère Grégoire. Comme il est d’usage pour les jeunes gens de l’aristocratie, leur famille les envoie étudier à Constantinople puis à Athènes. Là, Basile se lie d’une amitié indéfectible avec Grégoire de Naziance, dont il partage la passion pour les lettres et les jeux de l’esprit.

Sa formation achevée, Basile regagne Césarée bien décidé à jouir de son statut, de son savoir et de ses biens. C’est compter sans sa sœur aînée, Marcrine, dont la ferveur n’a d’égale que la réputation de sainteté. Elle l’exhorte, en mémoire de leur grand-père martyr du Christ, au mépris des vanités du monde. Basile reçoit l’admonestation fraternelle comme un don de la Grâce. Son baptême est une nouvelle naissance. Il vend tous ses biens et se retire dans la solitude monastique, d’abord en Syrie et en Palestine, puis sur les bords de l’Oronte, où son ami Grégoire le rejoint parfois. Dans le silence et la prière, il rédige une Règle empreinte de charité et de lumière qui deviendra, et demeurera encore aujourd’hui, la Règle de tout le monachisme oriental.

En 362, l’évêque Dianios qui l’avait baptisé, l’appelle à ses côtés. Basile, ordonné prêtre, quitte à regret la quiétude de sa retraite et se retrouve plongé dans un monde déchiré, défiguré, dans lequel le luxe insolent des riches offense l’extrême pauvreté du peuple. Les propriétaires terriens exploitent honteusement les paysans et quand les conditions climatiques s’en mêlent, la vie quotidienne prend des allures de tragédie. Basile ne peut admettre cette situation qui blesse la conscience humaine et déshonore une société chrétienne. Alors il prêche avec passion, avec violence, les paroles mêmes du Christ : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. »

Inventif, intrépide, indifférent au jugement des puissants et des riches, il pèse de tout le poids de son autorité pour qu’en matière de justice et de partage le fléau de la balance s’incline vers les pauvres et les petits. Durant l’hiver 368-369, la famine s’abat sur la Cappadoce, Basile joint le geste à la parole et se fait le serviteur des pauvres.

Bouleversé par le drame d’un père obligé de vendre l’un de ses enfants comme esclave pour atténuer la misère des siens, il décide d’agir. « Il rassemble au même endroit les victimes de la famine – il y en avait même qui respiraient à peine – hommes, femmes, petits enfants, vieillard, tous les âges dignes de pitié; il fait une collecte de vivres de toute espèce, de tout ce qui constitue un secours contre la faim; il fait disposer des marmites pleines de purée de légumes et de cette conserve salée qu’on trouve chez nous et dont les pauvres se nourrissent. »
Fidèle au Christ serviteur qui, ceint d’un lige, lave les pieds de ses disciples, Basile nourrit les affamés, soigne les malades et réconforte les mourants.

Cet épisode restera à jamais gravé dans sa mémoire. Lorsqu’en 370, l’évêque Eusèbe meurt, Basile, malgré sa santé fragile, miné par les privations, est élu à quarante ans, au siège épiscopal de Césarée de Capadoce.

La lutte contre l’hérésie ne détourne pas Basile de l’exercice de la charité. Les homélies de l’évêque de Césarée ne sont pas tendres, il épingle sans pitié les travers d’une société ivre de jouissance égoïste. Et ses conclusions sont claires : « À l’affamé appartient le pain que tu gardes. À l’homme nu, le manteau que recèlent tes coffres. Au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi. Au miséreux, l’argent que tu tiens enfouis. Ainsi opprimes-tu autant de gens que tu en pouvais aider. »

Ainsi, l’évêque fait un rêve et l’homme d’action qu’il n’avait jamais cessé d’être le réalise. A un ou deux milles de Césarée, il construit une ville nouvelle. Le peuple l’appelle « Basiliade », parce que Basile en est l’âme. Bâtie autour d’une maison de prière, la ville comprend tout à la fois des habitations pour les prêtre et pour les magistrats, des abris pour les étrangers et les hôtes de passage, un hospice de vieillards, un hôpital – dont un quartier est réservé aux maladies contagieuses – et des logements pour les employés et les ouvriers. Et comme en 369, Basile remplit les marmites!

L’idée d’un tel « cellier de la pitié », selon l’expression de Grégoire de Naziance, Basile l’a partagée avec ses amis. En 362, l’empereur Julien qui désirait pourtant restaurer le culte païen, reconnaît que les chrétiens pratiquent de la façon la plus remarquable une assistance charitable, quasiment inexistante parmi les païens. Il a d’ailleurs l’ambition de réformer le clergé païen en ce sens.

Inventeur de la « soupe populaire », fondateur de l’un des premiers hôpitaux, évêque courageux, Basile fut aussi l’un des plus grands théologiens de son temps.

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