Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

25e Dimanche du temps ordinaire. Année A.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Chasse à courre

« Tenez, il en va du Royaume des Cieux comme d’un propriétaire qui sortit au point du jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec eux d’un denier pour la journée et les envoya à sa vigne. Sorti vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient, désœuvrés, sur la place et il leur dit : « Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai un salaire équitable. » Et ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure, puis vers la neuvième heure, il agit de même. Vers la onzième heure, il sortit encore et en trouva d’autres qui se tenaient là, il leur dit : « Pourquoi restez-vous ici tout le jour sans travailler ? » – « C’est que, lui disent-ils, personne ne nous a embauchés. » Il leur dit : « Allez vous aussi, à ma vigne. » Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers et remets à chacun son salaire, en remontant des derniers aux premiers. » Ceux de la onzième heure vinrent donc et touchèrent un denier chacun. Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient toucher davantage, mais c’est un denier chacun qu’ils touchèrent, eux aussi. Tout en le recevant, ils murmuraient contre le propriétaire : « Ces deniers venus n’ont travaillé qu’une heure, et tu les as traités comme nous, qui avons porté le poids du jour et sa chaleur. » Alors il répliqua à l’un d’eux : « Mon ami, je ne te lèse en rien : n’est-ce pas d’un denier que nous avions convenu ? Prend ce qui te revient et va-t-en. Il me plaît de donner à ce dernier autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît ? Ou faut-il que tu sois jaloux parce que je suis bon ? » Voilà comment les derniers seront les premiers, et les premiers seront derniers. »

Commentaire :

Que de questions pose cette parabole ! Faut-il adopter le point de vue des ouvriers de la première heure et envisager la conduite du patron sous l’angle de la justice ? Faut-il plutôt juger de la conduite des ouvriers mécontents et de la question du patron : « Est-ce que ton œil est mauvais parce que moi, je suis bon ? » Avant d’aller plus loin dans notre effort de compréhension, remettons-nous dans le contexte et la perspective propre à Matthieu et la finale du texte : « Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront derniers. » Notre réflexion serait incompréhensible si elle était séparée de son contexte.

L’OBJECTIF DE MATTHIEU

Le chapitre 19e de l’évangile selon Matthieu se terminait ainsi : « Beaucoup de premiers seront derniers et de derniers seront premiers. » La parabole enchaîne immédiatement : « Le Royaume de Cieux est comparable …» Le sens de la parabole semble donc lié à ce qui précède. Pierre venait de déclarer : « Voici que nous avons tout abandonné et t’avons suivi : que nous en reviendra-t-il ? » (19 : 27) Les promesses de siéger sur douze trônes comme assesseurs du Fils de l’homme (28) précèdent immédiatement la phrase : « Or beaucoup seront derniers…»

Deux interprétations sont possibles : pour les uns, c’est une mise en garde contre la présomption que pourrait engendrer la promesse que l’on vient d’entendre. Cette promesse ne crée pas un droit ; si tel était le cas, il y aurait danger que les premiers passent au dernier rang. D’autres pensent au contraire que Matthieu entend cette sentence comme une confirmation de la promesse et la parabole sert d’illustration.

Il faudrait noter que l’évangéliste intervertit l’ordre des termes quand il reprend la sentence. Ce qu’il avait écrit : « Beaucoup de premiers seront derniers et de derniers seront premiers » devient « les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers. » Mentionner d’abord les premiers serait dans l’ordre des choses. Si Matthieu intervertit l’ordre, c’est sans doute que le sort des derniers l’intéresse plus que celui des premiers qui seront rétrogradés. La parabole illustre ainsi la promesse faite aux disciples, qui, considérés comme les derniers, passeront au premier rang lors de la rétribution. Mais cette explication n’épuise pas tout le sens de la parabole.

Après l’accord précis sur le salaire avec les ouvriers de la première heure, le salaire des autres ne fait l’objet d’aucune promesse, sinon très vague, et pour les derniers embauchés, la question n’est même pas soulevée. Est-il juste que le salaire soit identique pour ceux qui ont peiné tout le jour et pour les deniers embauchés. Sans prétendre à une paie plus élevée, le contrat accepté de part et d’autre, les premiers pouvaient se permettre de mettre en cause le respect dans le salaire des différences d’heures de travail. La situation devient intolérable : l’employeur décide arbitrairement de traiter tous les ouvriers de la même façon, les premiers selon leur droit et les derniers selon la mesure de sa générosité. « C’est pas juste, » protestent l’auditoire, ce récit ne respecte pas les droits les plus élémentaires de la justice.

JUSTICE DIVINE

Attaqué dans ses droits, le patron se défend sur trois fronts : si les premiers appelés ne sont pas lésés, pour les derniers, le patron observe qu’il a le droit de faire de son argent ce qu’il veut bien. Le problème consiste en ceci : le patron a-t-il le droit de s’en tenir à la stricte justice et en même temps de se monter généreux pour les derniers. La réponse serait-elle dans l’attitude des ouvriers : « Faut-il que tu sois jaloux parce que moi, je suis bon ? » « Pourquoi ton œil est-il mauvais parce que moi je suis bon ? » La parabole révèle donc le caractère transcendant de la justice divine, incomparable à la justice humaine. Elle proclame la souveraineté de Dieu manifestée dans sa bonté. La liberté de ce Dieu bon lui permet d’agir comme bon lui semble sans que personne ne puisse se réclamer de droits. Être bon pour Dieu, cela signifie ne pas regarder aux mérites de chacun ou à ses droits, mais sauver et donner la vie par pure bonté. Révélation inouïe de la pure gratuité divine.

Disons que cette parabole comme celle de l’enfant prodigue ont été données à l’intention des gens qui se scandalisent des rapports familiers entretenus par Jésus avec les pécheurs. Ce qui blesse les ouvriers de la première heure n’est pas de voir les ouvriers de la dernière heure mieux traités que les autres, mais de voir les autres moins justement traités qu’eux. « Ces derniers que voilà… Ton Fils que voilà… Ce publicain que voilà… » (Lc.18 : 11; 15 : 30) Dieu semble présenté comme un patron arbitraire totalement dépourvu de justice sociale. Jésus veut dans cette parabole, faire l’apologie de la transcendance de la justice divine qui défie les exigences les plus élémentaires de la justice humaine. Encore une fois, nous sommes devant une classe de gens qui considèrent comme une atteinte à leurs privilèges, la sollicitude dont Jésus témoigne envers les pécheurs.

Les ouvriers de la onzième heure, le fils prodigue, Marie-Madeleine, le bon larron, la brebis perdue, ne sont pas des fictions. La miséricorde divine sera jusqu’à la fin en chasse à courre chez nous. Quelle leçon de miséricorde pour les membres de la communauté ecclésiale de Matthieu !

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